Il Signor Lulli
Les Paladins, Jérôme Correas

Œuvres de Lully. Les Paladins, Jérôme Correas chef d’orchestre. CD apartemusic.
En hommage à Marc Laborde
Lully ou Lulli? Jean-Baptiste ou Giovanni Battista? L’inventeur de la tragédie lyrique ou un premier Lully? Les Paladins et leur chef élisent «Il Signor Lulli». «Avec ce projet (… ), je souhaite évoquer les origines populaires toscanes de Gianbattista Lulli (avec un i, tel qu’il s’appelait avant d’être naturalisé français et de transformer son nom en Lully)», annonce Jérôme Correas qui cherche à faire entendre «la petite voix que Lully n’a jamais pu – ou voulu – faire taire en lui». Les ballets, intermèdes et mascarades composent une image musicale du violoniste, danseur et homme de scène contrastant avec celles des cérémonies théâtrales solennelles que le pouvoir royal encensera. Point ici de noble déclamation à la Champmeslé, de lyrisme codifié – quoique inventif –, d’héroïsme hautain, mais souvent de l’humour, de la fantaisie, de la pasquinade même. Ainsi en est-il au cœur du disque des allégories du folâtre Ballet de la Raillerie (1659), précédant de près de 15 ans la première tragédie en musique Cadmus et Hermione (1673), de plus de 25 ans la grande Armide (1686). Aux «languissantes et mornes plaintes», que porteraient la musique française, s’opposeraient «les chants (… ) extravagants» de l’italienne. Tels sont du moins les termes (Merci d’avoir joint textes et traductions!) de la querelle opposant en une réjouissante prosopopée l’une et l’autre de ces cultures. Voici un Lulli souple, riche d’ornements, d’abbellimenti, et le plus souvent enjoué que se plait à «déstatufier» une équipe d’instrumentistes et de chanteurs, visiblement gagnée par le sourire et un esprit souvent espiègle: que l’on se reporte par exemple au Chœur des Ecoliers du Ballet de l’Impatience (1661), à son staccato avant que ne s’exhalent des soupirs mêlant humages et éternuements, ou aux scènes de Pourceaugnac, animées comme parades sur tréteaux! Le plaisir est constant de picorer ces moments musicaux qu’inspire moins Racine que Molière. Du côté de l’auteur comique, on trouve des «suites» (ritournelles, entrées, chaconnes et autres danses… ) et des airs pour faire escorte au Bourgeois gentilhomme (1670), Pourceaugnac (1675) et à leur cortège de médecins, avocats, apothicaires, priseurs, coquettes, belles et masques de commedia dell’arte, paysans… et canards. De L’Amour malade (1657), on peut savourer le premier air «italien» conservé de Lulli, chanté par une Lucile Richardot malicieuse. Portée par elle avec une noble incandescence, Armide bafouée, déjà Armide, fait entendre – en italien – sa plainte lyrique et sa fureur dans un air du Ballet des Amours déguisées (1664): c’est ici, avec une élégiaque Psyché (1671), un des rares échos tragiques, en une préfiguration pleine de mélisme, de l’art du grand Lully. On ne résiste pas au charme du duo des dames dans le récit italien que roucoulent avec grâce et subtilité Chantal Santon-Jeffrey et Juliette Mey, irrésistibles de drôlerie dans le duel bilingue évoqué plus haut, et partout délicieusement élégantes. Dans cette «ample comédie à cent actes divers» (La Fontaine), chacun tient son rôle à ravir. Le Pourceaugnac réclamant justice campé par le haute-contre Jean-François Lombard amuse avec finesse. En musicien italien, en avocat, le ténor Jean-François Novelli fait feu de tout bois. Docteur charlatan, Matthieu Heim manifeste une vis comica, bien relayée par ses comparses, dont un Lucien Moissonnier-Bennet sur tous les fronts. Au final, deux apothicaires ébranlent de leur loufoquerie les murs du théâtre.
Continûment, conduits par un Jérôme Corréas fringant, les Paladins exultent: cela frémit ou bondit, rebondit, saute et danse et cabriole avec entrain, sans rien jamais de débraillé. «Pour un plus grand plaisir / Il vaut mieux changer de musique» chante le chœur des impatients: «per piu gran placere / megli’e cangiar di suon». Bien au contraire, sitôt l’écoute achevée, on redouble le plaisir en réécoutant ce Lulli revigorant. A ceux qui l’ont conçu et réalisé, bravissimo.
Jean Jordy
Extrait musical sur YouTube
En hommage à Marc Laborde
Lully ou Lulli? Jean-Baptiste ou Giovanni Battista? L’inventeur de la tragédie lyrique ou un premier Lully? Les Paladins et leur chef élisent «Il Signor Lulli». «Avec ce projet (… ), je souhaite évoquer les origines populaires toscanes de Gianbattista Lulli (avec un i, tel qu’il s’appelait avant d’être naturalisé français et de transformer son nom en Lully)», annonce Jérôme Correas qui cherche à faire entendre «la petite voix que Lully n’a jamais pu – ou voulu – faire taire en lui». Les ballets, intermèdes et mascarades composent une image musicale du violoniste, danseur et homme de scène contrastant avec celles des cérémonies théâtrales solennelles que le pouvoir royal encensera. Point ici de noble déclamation à la Champmeslé, de lyrisme codifié – quoique inventif –, d’héroïsme hautain, mais souvent de l’humour, de la fantaisie, de la pasquinade même. Ainsi en est-il au cœur du disque des allégories du folâtre Ballet de la Raillerie (1659), précédant de près de 15 ans la première tragédie en musique Cadmus et Hermione (1673), de plus de 25 ans la grande Armide (1686). Aux «languissantes et mornes plaintes», que porteraient la musique française, s’opposeraient «les chants (… ) extravagants» de l’italienne. Tels sont du moins les termes (Merci d’avoir joint textes et traductions!) de la querelle opposant en une réjouissante prosopopée l’une et l’autre de ces cultures. Voici un Lulli souple, riche d’ornements, d’abbellimenti, et le plus souvent enjoué que se plait à «déstatufier» une équipe d’instrumentistes et de chanteurs, visiblement gagnée par le sourire et un esprit souvent espiègle: que l’on se reporte par exemple au Chœur des Ecoliers du Ballet de l’Impatience (1661), à son staccato avant que ne s’exhalent des soupirs mêlant humages et éternuements, ou aux scènes de Pourceaugnac, animées comme parades sur tréteaux! Le plaisir est constant de picorer ces moments musicaux qu’inspire moins Racine que Molière. Du côté de l’auteur comique, on trouve des «suites» (ritournelles, entrées, chaconnes et autres danses… ) et des airs pour faire escorte au Bourgeois gentilhomme (1670), Pourceaugnac (1675) et à leur cortège de médecins, avocats, apothicaires, priseurs, coquettes, belles et masques de commedia dell’arte, paysans… et canards. De L’Amour malade (1657), on peut savourer le premier air «italien» conservé de Lulli, chanté par une Lucile Richardot malicieuse. Portée par elle avec une noble incandescence, Armide bafouée, déjà Armide, fait entendre – en italien – sa plainte lyrique et sa fureur dans un air du Ballet des Amours déguisées (1664): c’est ici, avec une élégiaque Psyché (1671), un des rares échos tragiques, en une préfiguration pleine de mélisme, de l’art du grand Lully. On ne résiste pas au charme du duo des dames dans le récit italien que roucoulent avec grâce et subtilité Chantal Santon-Jeffrey et Juliette Mey, irrésistibles de drôlerie dans le duel bilingue évoqué plus haut, et partout délicieusement élégantes. Dans cette «ample comédie à cent actes divers» (La Fontaine), chacun tient son rôle à ravir. Le Pourceaugnac réclamant justice campé par le haute-contre Jean-François Lombard amuse avec finesse. En musicien italien, en avocat, le ténor Jean-François Novelli fait feu de tout bois. Docteur charlatan, Matthieu Heim manifeste une vis comica, bien relayée par ses comparses, dont un Lucien Moissonnier-Bennet sur tous les fronts. Au final, deux apothicaires ébranlent de leur loufoquerie les murs du théâtre.
Continûment, conduits par un Jérôme Corréas fringant, les Paladins exultent: cela frémit ou bondit, rebondit, saute et danse et cabriole avec entrain, sans rien jamais de débraillé. «Pour un plus grand plaisir / Il vaut mieux changer de musique» chante le chœur des impatients: «per piu gran placere / megli’e cangiar di suon». Bien au contraire, sitôt l’écoute achevée, on redouble le plaisir en réécoutant ce Lulli revigorant. A ceux qui l’ont conçu et réalisé, bravissimo.
Jean Jordy
Extrait musical sur YouTube
Publié le 01/11/2026 à 19:44, mis à jour le 01/11/2026 à 19:48.