Romances tardives
Frédéric Chatoux et Lutxi Nesprias

CD NoMadmusic.
Comme les vendanges du même nom, ces romances tardives adaptées – pour deux d’entre elles – pour flûte et piano de pages de compositeurs français et allemands sont délicieusement fruitées. On n’écrit pas «sucrées», car cet adjectif a curieusement une connotation péjorative, et évoque une douceur excessive, une amabilité affectée. Rien de tel dans cette alliance rare entre des timbres, des voix qui s’harmonisent en un scintillement subtil, doré comme… un noble Tokay. Des seize lieder des Dichterliebe (Les Amours du poète) pour voix masculine et piano composés par Schumann, les deux interprètes n’ont gardé que neuf pages qui, s’intercalant entre les autres œuvres choisies, rythment la composition de l’enregistrement. Point ici de rigueur musicologique, mais une recherche musicale, le souci d’apparier des sons, de laisser vibrer deux instruments, de marier «leur essence émotionnelle» (Frédéric Chatoux dixit), de faire de la flûte non un substitut de la voix, mais le medium pour en exprimer l’esprit ou l’âme. Ainsi de la première triade, d’abord tendrement triste, pudique et recueillie, puis vivement joviale. De la deuxième, on retient un Ich grolle nicht, noble et douloureux, au rythme marqué. Die alten, bösen’s dieLieder clôturent la sélection par une interprétation pénétrée: flûte et piano composent un thrène douloureux et digne, d’une grande beauté. La Fantaisie fait entendre un Fauré comme on l’aime, d’une poésie délicate, mais sans fadeur, couronnée par un allegro spirituel savamment façonné. On redécouvre la Sonate pour violon en la majeur de Franck – dont on dit qu’elle inspira la sonate de Vinteuil chère au Swann de Proust – ici adaptée pour la flûte. L’instrument ne cherche pas à rivaliser avec celui de la partition originale. Il introduit son climat propre. Ainsi d’un paysage qui passant du soleil de midi vif et éclatant se colorerait des teintes d’un crépuscule «triste et doux comme un adieu» (François Coppée). Les deux interprètes savent dans une conception et une écoute partagées faire de la célèbre partition un moment musical à la fois tendu et dense, intime et grave. Admirons l’entrée de la flûte dans le troisième mouvement, un des plus réussis de l’enregistrement. L’Ondine de Carl Reinecke suit les épisodes de la légendaire naïade qui a illuminé bien des œuvres littéraires, picturales, musicales. Composé pour la flûte, le récit de Reinecke dans sa simplicité fait valoir l’itinéraire douloureux de la jeune fille pour gagner sa profonde humanité. L’adéquation s’avère parfaite entre les sonorités envoutantes de la flûte de Frédéric Chatoux et l’élévation tragique du personnage. Les liquidités virtuoses du piano de Lutxi Nesprias parent d’arabesques cette triste féérie.
Jean Jordy
Comme les vendanges du même nom, ces romances tardives adaptées – pour deux d’entre elles – pour flûte et piano de pages de compositeurs français et allemands sont délicieusement fruitées. On n’écrit pas «sucrées», car cet adjectif a curieusement une connotation péjorative, et évoque une douceur excessive, une amabilité affectée. Rien de tel dans cette alliance rare entre des timbres, des voix qui s’harmonisent en un scintillement subtil, doré comme… un noble Tokay. Des seize lieder des Dichterliebe (Les Amours du poète) pour voix masculine et piano composés par Schumann, les deux interprètes n’ont gardé que neuf pages qui, s’intercalant entre les autres œuvres choisies, rythment la composition de l’enregistrement. Point ici de rigueur musicologique, mais une recherche musicale, le souci d’apparier des sons, de laisser vibrer deux instruments, de marier «leur essence émotionnelle» (Frédéric Chatoux dixit), de faire de la flûte non un substitut de la voix, mais le medium pour en exprimer l’esprit ou l’âme. Ainsi de la première triade, d’abord tendrement triste, pudique et recueillie, puis vivement joviale. De la deuxième, on retient un Ich grolle nicht, noble et douloureux, au rythme marqué. Die alten, bösen’s dieLieder clôturent la sélection par une interprétation pénétrée: flûte et piano composent un thrène douloureux et digne, d’une grande beauté. La Fantaisie fait entendre un Fauré comme on l’aime, d’une poésie délicate, mais sans fadeur, couronnée par un allegro spirituel savamment façonné. On redécouvre la Sonate pour violon en la majeur de Franck – dont on dit qu’elle inspira la sonate de Vinteuil chère au Swann de Proust – ici adaptée pour la flûte. L’instrument ne cherche pas à rivaliser avec celui de la partition originale. Il introduit son climat propre. Ainsi d’un paysage qui passant du soleil de midi vif et éclatant se colorerait des teintes d’un crépuscule «triste et doux comme un adieu» (François Coppée). Les deux interprètes savent dans une conception et une écoute partagées faire de la célèbre partition un moment musical à la fois tendu et dense, intime et grave. Admirons l’entrée de la flûte dans le troisième mouvement, un des plus réussis de l’enregistrement. L’Ondine de Carl Reinecke suit les épisodes de la légendaire naïade qui a illuminé bien des œuvres littéraires, picturales, musicales. Composé pour la flûte, le récit de Reinecke dans sa simplicité fait valoir l’itinéraire douloureux de la jeune fille pour gagner sa profonde humanité. L’adéquation s’avère parfaite entre les sonorités envoutantes de la flûte de Frédéric Chatoux et l’élévation tragique du personnage. Les liquidités virtuoses du piano de Lutxi Nesprias parent d’arabesques cette triste féérie.
Jean Jordy
Publié le 21/01/2026 à 12:07, mis à jour le 21/01/2026 à 12:09.