Philippe Jaroussky

Gelosia, italian cantatas
Ensemble Artaserse. CD Erato.

Dans ce somptueux CD, qui marque ses 25 ans de carrière, Jaroussky renoue avec ses premières amours toutes tournées vers l’Italie du XVIIIe siècle, quitte à y intégrer Haendel dans sa phase italienne. Le contre-ténor se lance un fameux défi qu’il affronte avec son ensemble Artaserse. Tous ensemble ils sont d’une homogénéité parfaite, que l’on ressent encore plus fortement lorsqu’on a le privilège de les écouter en live. , ce qui ne saurait tarder avec ce programme. Ce sont des solistes réunis pour un programme spécifique et qui peuvent se retrouver dans d’autres configurations qui parviennent à faire corps, sans que le moindre ego ne vienne troubler cette belle harmonie, ce qui n’est pas toujours gagné!
Ce type d’œuvre, La cantata da camera, ou cantate profane, était écrite pour un chanteur soliste, incarnant un homme ou une femme en proie aux tourments de l’amour. C’était aussi une occasion pour faire des essais tant dans la composition que dans l’exécution Jaroussky parle même de laboratoire d’idées… Séparées par quelque trente ans, les deux Gelosia sont très différentes: Porpora joue sur l’extrême virtuosité, des airs acrobatiques alors que Galuppi se situe dans une perspective plus sobre dans la ligne classique.
Le choix du programme combine des pièces ultra connues, qu’un commentateur n’hésite pas de qualifier de manière quelque peu péjorative de «tubes», à des enregistrements qui sont des premières mondiales et offrent le plus grand intérêt, ainsi la Gelosia (Padrdono, amata Nice) de Nicola Porpora et avec le même titre La Gelosia, la cantate de Baltassare Galuppi, toutes deux tirées d’une cantate de Métastase, qui avait aussi inspiré Hasse.
Porpora, en 1746, démarre par une sinfonia théâtrale et conclut sur une aria martiale qui aurait facilement trouvé sa place dans des des opéras sérias. Les deux encadrent un lamento complexe qu’il maîtrise parfaitement , sa voix d’ange faisant merveille, soutenue par le violon solo Raùl Orellana.
En 1782, Galuppi a une tout autre approche avec une partition qui souligne l’ironie de l’œuvre de Métastase. Jaroussky donne le meilleur de lui-même dans le second accompagnato, un chef-d’oeuvre, et toute l’œuvre est l’occasion d’apprécier la subtilité du jeu violon-contreténor.
Le «Cessate, omai cessate» de Vivaldi, souvent proposée et enregistrée est de bonne facture, mais sans plus. Il n’est pas certain que l’évolution de la voix du chanteur en fasse de surcroît le meilleur interprète
Le chanteur excelle dans «Mi palpita il cor», dont la partition existe en quatre versions différentes, pour divers registres. Il a incontestablement un art du texte et des nuances et profite du remarquable accompagnement à la flûte de Serge Saïtta, très actifs au sein des Arts Florissants.
Dans «Ombre tacite e sole» de Scarlatti, on retrouve un des points d’excellence du chanteur, à savoir l’intelligence du mot, du vers, de la «période», un point fort de Jaroussky. La difficulté d’évaluer les œuvres très connues, tient à ce qu’il en existe plusieurs enregistrements, la comparaison n’est pas toujours simple et je préfère, pour ma part souligner ce que j’aime et ce qui me retient moins, mais sans céder à la tentation de hiérarchiser dogmatiquement. Même si on peut entendre quelques réserves, elles comptent pour peu par rapport au bonheur procuré par ce dernier opus de Philippe Jaroussky.

Danielle Anex-Cabanis
Publié le 13/01/2026 à 12:23.