Bernardo Storace

In modo pastorale
Marouan Mankar-Bennis, clavecin et orgue
CD L’Encelade


Marouan Mankar-Bennis nous emmène avec lui en voyage en Sicile en prenant comme fil rouge la musique de Bernardo Storace. Ce compositeur n’a laissé qu’un seul recueil de pièces pour clavier édité en 1664, unique indication quant à sa vie dont on ne sait rien, pas même les dates de naissance et de mort!
Ce n’est peut-être qu’un détail, mais la photographie illustrant la pochette du disque intrigue alors qu’on prend l’objet en main, promesse d’une écoute pleine d’aventures. On n’est pas déçu! La plupart des pièces sont précédées d’ambiances sonores qui nous projettent en Sicile: murmures en italien enregistrés lors d’une cérémonie religieuse, cloches d’église, bruits de la rue, et des voix qui nous parlent dans cette belle langue italienne dont la seule musicalité est fascinante!
Marouan Mankar-Bennis joue trois instruments différents.
Tout d’abord un orgue historique espagnol de 1768, restauré en 2014 et actuellement implanté à Fresnes. Les anches en chamade, c’est à dire dont les tuyaux sont placés horizontalement et projettent le son directement sur l’auditeur, semblent nous assaillir tant elles sont vigoureuses. Mais les jeux de fonds et de détails sont aussi magnifiques.
Ensuite une épinette copiée sur un instrument du XVIIe: sonorité ronde et intimiste.
Enfin un clavecin italien également copié sur un instrument de 1681: timbre plus brillant et éclatant.
Ce trio d’instruments sert à merveille les œuvres de ce mystérieux Storace. On découvre plusieurs pièces de danses utilisant le principe de la variation ou de la basse obstinée. Les tempi, le phrasé, tout entraînerait à se mettre à danser tant la rythmique est vivante et pleine de vie. Deux pièces, intitulées chacune Rercercar, nous entraînent plutôt vers une ambiance tourmentée et tendue de chromatismes déchirants. Saluons les magnifiques choix d’interprétation de Marouan Mankar-Bennis dans les pièces jouées au clavecin et à l’épinette, sa maîtrise de ces claviers est parfaite.
Un mot plus spécial pour les pièces d’orgue. Certaines sont accompagnées de percussions. Arnaud Carron de la Carrière amène, par son jeu de divers tambours, une énergie incroyable, renouant ainsi avec la tradition des orgues italiens de cette époque. En effet, beaucoup d’orgues italiens de cette époque disposaient eux-mêmes de tambours et cymbales que l’organiste actionnait lui-même grâce à des pédales. Un “rossignol provençal en terre cuite” amène même des chants d’oiseaux gracieux!
On ressort de cette écoute revigorée, disons même joyeux et plein d’entrain!
Un vrai illusionniste, ce Marouan Mankar-Bennis: il avoue malicieusement, dans la présentation de son CD… qu’il n’a jamais mis les pieds en Sicile et qu’il a créé ce voyage imaginaire de toute pièce alors que se déroulait le premier confinement en 2020!
On ne peut que conclure par cette phrase qu’il nous livre:
“Le voyage que l’on fait seul dans sa chambre peut être aussi fécond que la plus lointaine expédition”.
Voila en tout cas une superbe réalisation musicale et un véritable antidote à la morosité!

Pierre-Jean Schoen