Festival d'Aix-en-Provence
> 5 et 6 juillet

Mozart trop statique, Strauss onirique

Photographies par Bernd Uhlig et Jean-Louis Fernandez
La ville dont le Prince est Mozart a accueilli lors de son édition 2022 quelque 70 000 spectateurs venus applaudir sept nouvelles productions d’opéra dont deux créations mondiales, trois opéras en version de concert, quatorze concerts. Au delà des chiffres, témoignant d’un salutaire renouveau, le résultat artistique est évidemment plus mitigé, ce dont témoigne notre double expérience.
Au théâtre de l’Archevêché, l’affiche promettait beaucoup. Une nouvelle production d’Idomeneo dirigée par Raphaël Pichon, mise en scène par Satoshi Miyagy, avec une distribution brillante. Le metteur en scène japonais souhaitait mêler l’évocation de l’Antiquité grecque à sa propre culture, l’héroïsme des personnages mythiques (Idoménée revenu vainqueur de Troie, Électre, Neptune invoqué par tous) aux guerriers samouraï ou, plus contestablement, aux soldats nippons de la dernière guerre mondiale. Si certains costumes confèrent à tel ou tel majesté et noblesse, le dispositif scénique ruine cet effet éphémère. Juchés sur des piédestaux glissants, animés par un peuple souterrain écrasé, roi, prince et princesse, au risque mesuré de se casser le cou, déambulent, sans jamais se toucher, s’embrasser, se confronter, donnant au spectacle l’aspect inattendu d’une version concert de haut niveau. Malgré des effets lumineux esthétiques, le statisme de cette scénographie, fluide mais complexe, déshumanise nos héros sans donner plus de force et de grandeur à leur hauteur. Aux chanteurs et à la musique de rendre à Mozart puissance, pulsation, tendresse, vie. Dans le rôle titre, Michael Spyres n’a nul besoin de ces artifices pour être un grand Idoménée, torturé et touchant. Le bariténor fait entendre un Fuor del mar dont la virtuosité maîtrisée exprime la douleur la plus vive et on admire un vrai héros tragique à la voix puissante, nuancée, au souffle infini, à la technique souveraine. Vraie révélation, Nicole Chevalier compose une Electre impressionnante de violence, d’énergie, de haine. Son engagement vocal et dramatique lui vaut une ovation aux saluts. En Ilia, Sabine Devieilhe, poupée engoncée cramponnée à sa barre de protection, délivre une prestation lyrique de grande beauté: la voix lumineuse et pure éblouit dans tous ses airs. Anna Bonitatibus, en fils déchiré, sait émouvoir par son mezzo élégant et racé. A la tête d’un ensemble Pygmalion des meilleurs jours, Raphaël Pichon réchauffe, ranime, énergise une représentation qu’un metteur en scène a privée d’âme et de chair. Coproduit par le Capitole de Toulouse, cet Idomeneo, sans doute avec une autre distribution, ne manquera pas de susciter lors d’une saison à venir des commentaires… mitigés. L’accueil à Aix a été mélangé.
A rebours, celui accordé la veille à Salomé fut enthousiaste. Non que la production fût sans défaut et totalement lisible. Mais qui pourrait résister à l’intelligence inventive, à l’esthétique de la mise en scène et à la prestation d’Elsa Dreisig? Mme Andra Breth suscite souvent des polémiques et sa Traviata à Bruxelles avait irrité ou choqué plus d’un. La metteuse en scène allemande brise l’unité de lieu attendue en offrant des moments habituellement hors scène: ainsi du banquet d’Hérode représenté par une vraie Cène où la tête émergente de Jochanaan sur la nappe rappelle des tableaux fameux. De même, le grand soliloque final voit Salomé dans une salle mortuaire, morgue ou abattoir: un simple seau sanguinolent nous dérobe la macabre mutilation. La Danse des sept voiles devient un cauchemar surréaliste que hantent des sosies de Salomé. La mort du prophète annoncerait des temps d’atrocités et de malheurs dont notre siècle serait le sinistre et ultime aboutissement De bout en bout le spectateur est happé d’autant que la prestation orchestrale raffinée conduite par Ingo Metzmacher et l’exploit d’Elsa Dreisig sont à l’unisson de cette vision. Que la jeune chanteuse francodanoise, mozartienne confirmée, entendue en Rosine, puisse incarner avec une telle force et une telle crédibilité l’héroïne de Strauss semblait un défi. Brillamment relevé. Lorsque le rideau final s’ouvre sur son corps frêle et juvénile, une ovation s’élève des rangs du Grand Théâtre de Provence pour rendre justice et hommage à une interprétation intense, engagée, calibrée, et profondément prenante. Bravo Madame.

Jean Jordy