Richard Strauss

Richard Strauss, Till Eulenspiegel, Sextet extrait de Capriccio, Sérénade, Metamorphosen, Le OFF. CD NoMadMusic.

Dans le choix du programme, la variété des configurations instrumentales convoquées, le titre même de l’album, fût-il emprunté au compositeur choisi, on reconnaît la patte du OFF, concepteur et interprète d’enregistrements insolites (selon leur propre site le-off. eu). Il s’agit, rappelons-le, d’un collectif de musiciens issus de l’Orchestre de Paris s’associant pour concevoir des manifestations originales (animations, rencontres, vidéos, moments musicaux… ) et pour jouer comme ici de la musique de chambre (la Sérénade en Mi b majeur, op 7 ou le Sextet issu de Capriccio op. 85) ou des arrangements pour formation chambriste à géométrie variable d’autres œuvres de Strauss. Ce compagnonnage avec le compositeur allemand commence évidemment par sa figure la plus facétieuse Till l’Espiègle (1895) qu’animent avec un bel humour le cor (Philippe Dalmasso) et la clarinette d’Olivier Derbesse, alors que violon, contrebasse et basson (Maya Koch, Ulysse Vigreux, Marc Trénel) scandent ces aventureuses drôlatiques sans que la célèbre page perde en vivacité. Sa cure d’amincissement lui confère même un supplément de légèreté et de virevolte. Le Sextuor extrait de l’opéra Capriccio (1942) qui ouvre l’un des chefs d’œuvre de Strauss est empreint de l’élégance et de la noblesse de ligne qui caractérisent la conversation en musique voulue par le compositeur pour son opéra. Les deux violons, deux altos, deux violoncelles réunis par le OFF fondent leur souple lyrisme avec un chic de haute couture, de haute musique. Composition de jeunesse, la Sérénade en mi bémol majeur (1881) réunit treize instruments à vent (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors, tuba). C’est dire si l’équilibre doit être parfait pour que l’auditeur puisse percevoir chaque timbre, ses correspondances, couleurs et accords avec le plus proche… ou le plus éloigné, dans une recherche subtile de l’harmonie générale: c’est réalisé avec un soin, une délicatesse, une précision d’orfèvre. Le technicien du son et chaque pupitre s’avèrent artisans de fine précision dans le souci respectueux du son collectif à produire. Un bijou sonore. Écrite pour vingt- trois instruments à cordes, les Métamorphoses (1945) sont ici confiées à sept. Cette réduction compromet-elle la force de ce grand adagio? Altérant la puissance de son effusion, elle renforce cependant et approfondit son lyrisme douloureux, le baignant dans un halo crépusculaire. La fluidité des lignes sert le caractère intime de cette longue page (près de trente minutes) où ne se lisent pas explicitement la référence mythologique à des métamorphoses (cf. Dafné) ou même une énième référence à la pensée de Goethe. Cette progression somptueuse accompagne une souple transformation, la complexe fusion d’une phrase mélodique en une autre, se transformant par harmonieuse contamination. On admire à nouveau le travail des membres du OFF. Habitués à se fondre dans l’Orchestre et à s’écouter mutuellement, ils composent une formation de chambre d’une rare homogénéité.
Un beau disque, original, élégant, proposant une vision contrastée de l’œuvre toujours somptueuse et frémissante de Richard Strauss, de la liberté audacieuse de la jeunesse aux lueurs vacillantes du crépuscule, à travers des interprétations raffinées et captivantes portées par le OFF, collectif ingénieux et inventif.

Jean Jordy