In Meinem lied

Mahler Liszt Korngold Strauss
Sarah Traubel, Helmut Deutsch. In Meinem Lied. Mahler, Rückert-Lieder, Liszt, lieder, Korngold, Drei Lieder, Strauss, Vier letzte Lieder. Sarah Traubel, soprano, Helmut Deutsch, piano. CD Aparté.

«Dans mon chant». La citation qui donne son titre à l’album constitue les derniers mots d’un des Rückert-Lieder de Gustav Mahler. Ils disent la plénitude de celui, compositeur ou interprète, qui se retire «loin du tumulte du monde, » «en un lieu tranquille» pour vivre «dans [son] chant». Ils magnifient donc l’intimité profonde de cette forme subtile d’art – le lied – que cet enregistrement célèbre avec deux artistes amoureux du genre. C’est une brève et dense anthologie du lied allemand, de Liszt au mitan du XIXe siècle à Strauss, cent ans plus tard que proposent le pianiste et la cantatrice. Le résultat qu’on ne peut s’empêcher de comparer à d’autres sublimes réussites en ce domaine s’avère trop souvent en deçà de nos attentes. Des cinq Rückert-Lieder de Malher, seuls quatre sont ici enregistrés, Um Mitternach, convenant, tel est le choix éditorial, à la seule voix masculine. Les quatre autres sont portés par une voix claire, mince, sans chair, aux beaux aigus certes, mais sans la chaleur dont seul le piano restitue le rayonnement. Le dernier Ich bin der Weit abhanden gekommen ( «Je suis perdu pour le monde») trouve son juste poids de lyrisme entre sérénité et tragique. Helmut Deutsch a enregistré des cycles de lieder avec entre autres Matthias Goerne, Diana Damrau, Jonas Kaufmann, Hermann Prey, Bo Skovhus… L’entretien qu’il livre dans le livret s’avère dès lors passionnant quant aux choix des pages. Ainsi des quelques lieder de Liszt, dont «les plus réussis [… ] ne représentent que des cas isolés, mais ce sont alors parmi les meilleurs qui existent dans le genre». Tel le long récit de la Lorelei, dont le piano fait frémir le flot et où la voix, plus engagée dramatiquement, surprend par son intensité. Mais à nouveau, trop appliquée, elle peine dans les lieder sur des poèmes de Goethe à exprimer leur profondeur métaphysique. Cette déception provient probablement de la qualité d’un timbre fait plus pour chanter les frissons mozartiens – c’est un compliment - que le romantisme et ses troubles mystères. Le piano seul une nouvelle fois les rend sensibles par un art mûri du toucher et de la coloration. Le célèbre O lieb so lang du lieben kannst ne dissipe pas le contraste, tant entre le maître accompagnateur et l’élève douée et sérieuse l’osmose reste encore un horizon lointain. Les quatre Korngold choisis nécessitent pour leur plein épanouissement une très haute tessiture que Sarah Traubel domine sans difficulté. Parviennent-ils à réhabiliter dans le domaine du lied le compositeur de l’admirable Die Tote Stadt comme le souhaite Helmut Deutsch, inlassable défenseur de son œuvre? Pas totalement, faute d’une interprétation vocale investie qui provoquerait l’émotion. Pour les sublimes Vier letzte Lieder, les efforts du pianiste et de la chanteuse sont louables. Mais manque l’orchestration somptueuse de Strauss et persistent dans l’oreille et la mémoire les enregistrements fabuleux de tant de chanteurs plus troublants.
Sarah Traubel semble plus à l’aise dans le récit que dans l’introspection. Il manque à son interprétation ce supplément d’âme qui rend l’art du lied incomparable. Malgré l’apport supérieur du pianiste et d’indéniables qualités techniques du chant, cet album ne marque ni n’émeut.

Jean Jordy