Brahms aujourd'hui…

Ensemble Des Équilibres
Regenlied, Philippe Hersant. In Anlehnung an Brahms, Nicolas Bacri. Winternacht, Graciane Finzi. Ensemble Des Équilibres, Agnès Pyka, violon, Laurent Wagschal, piano. CD Klarthe.

«Dans le sillage de Brahms… », tel est le voyage que proposent les deux interprètes de l’Ensemble Des Équilibres en associant trois compositeurs contemporains dans trois œuvres pour violon et piano. Ceux qui éprouvent une aversion immédiate pour la musique contemporaine peuvent sans crainte se précipiter à l’écoute de cet enregistrement aux climats variés, passionnant de bout en bout. On connaît cette formation de chambre à géométrie variable créée par la pianiste Agnès Pyka il y a 15 ans. Le projet de ce disque fort original s’avère convaincant. Trois compositeurs bien vivants créent une œuvre qui fait écho à une des trois sonates de Brahms pour violon et piano. Citations, métamorphoses, réminiscences, variations, empreintes légères, emprunts déformés, allusions, tout un réseau de correspondances que l’auditeur ne perçoit pas toutes se tisse des partitions originelles aux pages originales du XXIe siècle. Et ce va et vient permet l’éclosion d’un moment musical à la fois structuré et évanescent, un cheminement hasardé guidé par l’œuvre phare. Les trois sonates de Brahms sont parmi les plus poétiques, sensibles et intimes du compositeur. Ce n’est le moindre charme de cet album que d’inviter à les réécouter pour apprécier l’œuvre source et mieux percevoir les frémissements de ces échos dans les pages nouvelles. Philippe Hersant a choisi la Sonate 1 (1879) et a travaillé sur le thème initial du final Allegro molto moderato issu lui-même du Regenlied ( «Chant de pluie») antérieur (1873) qui donne son titre à sa composition. Elle déroule sans heurt, mais non sans variété, de subtiles modulations autour de quelques mesures qui semblent irriguer incessamment le discours musical. C’est au sens étymologique de «chants cousus» une rhapsodie dont le violon virtuose et enflammé rappelle Tzigane de Ravel et le compositeur convient de cette parenté. Le piano distille sa souffrance secrète, ses interrogations, ses martellements parfois solennels ou ses ruissellements lumineux. Entre ombre et soleil, inquiétude et paix, se crée un lyrisme discret qui sait toucher. Nicolas Bacri joue autrement avec la Sonate 2 (1886) travaillant «dans l’esprit de Brahms», un Brahms qu’on entend rarement aussi serein Ce jeu commence dans la combinaison des lettres d’une double devise «Libre, mais solitaire et heureux» dont les initiales en allemand dessinent le thème Mi, La, Mi, Fa dièse. Il se poursuit par le dialogue serré entre les deux instruments, qui semblent à la recherche l’un de l’autre, dans un va et vient tantôt pressant, tantôt plus apaisé, dans une dynamique un peu floue. L’œuvre de Graciane Finzi Winternacht s’inspire de la Troisième Sonate (1888) par sa structure même en quatre mouvements et sa longueur. Elle s’ouvre Allegro par quelques mesures exacerbées précédant une ample plage mélodique que se partagent les deux instruments: tout ici se meut, avec intensité, voire gravité. L’Adagio et l’admirable Cantabile déploient une texture fluide, fine, quasi immatérielle où vibrent des sons étranges, des reflets irisés, des frissons en allés. Le Presto final confirme que la compositrice a relevé le défi, non en déjouant Brahms, mais en se confrontant à lui.
Servies par de magnifiques interprètes, ces trois œuvres qu’irrigue l’esprit du grand maître sans jamais asservir la liberté créatrice, respirent sur des hauteurs imposées par la grandeur des trois sonates motrices. Il n’est de littérature comme de tout autre forme d’art qu’intertextuelle. Le projet initié par Des Équilibres nous le rappelle avec bonheur, offrant à trois compositeurs d’aujourd’hui de nourrir ouvertement leur inspiration à la source des plus puissants de leurs aînés et d’enrichir, chacun à sa façon, leur imaginaire créatif.

Jean Jordy


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