Utmisol

Andrea Chénier

Pour Jonas Kaufmann

Andrea Chénier
 
Jonas Kaufmann, Eva-Maria Westbroek, Zeljko Lucic, Orchestra of Royal Opera House, conductor Antonio Pappano, Mise en scène David Mc Vicar, DVD Warner Classics, 2016

«Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez! [. . . ] Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!». Auteur de ces vers élégiaques, André Chénier compose encore La jeune Captive dans la prison même où, opposé à la Terreur révolutionnaire, il attend la mort. Il est guillotiné à Paris le 7 Thermidor de l’an II à 31 ans. La figure «romantique» et la fin tragique du poète avaient tout pour inspirer un opéra. Sur un livret construit comme une marche au supplice dans le grand flux d’une histoire en furie, Giordano en 1896 composa son Andrea Chénier auquel Jonas Kaufmann sur la scène de l’opéra de Londres prête sa fougue et son magnétisme.
Le grand air Un dì all’azzurro spazio fait rayonner la voix sombre du ténor allemand, dont le chant n’a jamais paru aussi radieux, gorgé de sucs et de couleurs, nourri de la passion la plus altière. De sa proclamation initiale en faveur des misérables à la scène de la prison, tout séduit: technique exemplaire, avec ses allègements subtils, ses demi-teintes délicates et ses éclats, conduite de la ligne souple, psychologie du poète rendue avec force et nuances, silhouette et jeu élégants et racés. À ses côtés, Eva-Maria Westbroek incarne l’aristocrate Madeleine de Coigny. Adolescente joueuse puis amante ardente et héroïque, la soprano néerlandaise construit une évolution psychologique très convaincante. Le poignant récit La mamma morta s’épanouit dans l’évocation éblouie de la rencontre amoureuse avec un Io son l’amore large et exaltant. Avec de tels interprètes, les duos des actes II et IV deviennent de frémissantes vagues lyriques. Voix chaude et harmonieuse, le Gérard complexe et tourmenté de Zeljko Lucic échappe généreusement à la caricature du méchant.
Consensuelle, la mise en scène fluide, dynamique, historiquement crédible de Mc Vicar mêlant scènes de foule et instants intimes, sert le récit avec clarté soutenue par de beaux éclairages, des costumes et des décors raffinés: le meilleur de ce que peut offrir une maison de la réputation de Covent Garden. A la tête d’un orchestre solaire, Antonio Pappano enfièvre la musique très efficace et sans pathos de Giordano, lui donnant la richesse et la profondeur qu’on lui dénie trop souvent.
Un DVD de référence, et pas seulement pour Jonas Kaufmann.

Jean Jordy