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Ombres et lumières

Les Musiciens et la Grande Guerre

Ombres et lumières
 
Rudi Stephan, Louis Vierne, Lucien Durosoir; Ensemble Calliopée. CD Hortus 72’32

Un des grands mérites de la collection, décidément stimulante, Les Musiciens et la Grande Guerre, est de rappeler à notre mémoire des compositeurs ou des œuvres passionnants que les concerts ou les enregistrements n’honorent guère. C’est notamment le cas avec ce CD de musique de chambre, le 18e de la série, dont les Ombres apparaissent plus noires que les Lumières promises.
Deux pièces célèbrent Rudi Stephan (1887-1915), musicien allemand, tué à 28 ans sur le front de Galicie. Sa Musique pour sept instruments à cordes dont la harpe et le piano (1911) prouve la force et l’originalité d’une œuvre qui n’en était qu’à ses prémices. Celle, postromantique et prémonitoire, d’un créateur tourmenté, angoissé, dont s’affirme l’irrépressible vigueur. Louis Vierne (1870-1937), organiste, compositeur, a la douleur de perdre son fils tombé au front en 1917 à l’âge de 17 ans. Quel plus poignant et plus pertinent commentaire peut-on écrire sur le Quintette pour piano et cordes (1918) que celui du musicien lui-même? «J’édifie en ex-voto un quintette de vastes proportions dans lequel circulera largement le souffle de ma tendresse et la tragique destinée de mon enfant. Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible, et je ferai quelque chose de puissant, de grandiose et de fort, qui remuera au fond du cœur des pères les fibres les plus profondes de l’amour d’un fils mort». De l’interprétation tendue, vibrante de l’ensemble Calliopée on retiendra un premier mouvement dont les accents tragiques, prière et révolte mêlées, saisissent l’auditeur. Lucien Durosoir (1878-1955), violoniste virtuose, germanophile, combat dans les tranchées. Encouragé par les autorités militaires, il fonde un quatuor avec son ami André Caplet. En juin 1918, il confie dans une lettre à sa mère: «Mon violon m’a sauvé la vie». Au sortir de la guerre, Durosoir se lance dans la composition et offre dès 1920 un Poème pour violon, alto et piano qui contraste par sa luminosité et une forme de sérénité grave avec les œuvres réunies dans le CD. Cette seule partition jouée avec une vive sensibilité démontre combien son art allie tendresse et vigueur, audace et raffinement.
Les sept instrumentistes seraient à nommer: ils manifestent une nouvelle fois la qualité musicale d’une entreprise artistique qui réveille notre curiosité et suscite l’émotion.

Jean Jordy