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Quatuor Alcan

Beethoven Quatuors à cordes, vol. 3

Quatuor Alcan
 
Beethoven Quatuors à cordes, vol. 3; Op. 127, 130, 131, 132, 133 (Grande Fugue) et 135; Quatuor Alcan; ATMA Classique; 3 CD, 73’51’’, 58’8’’et 66’28’’.

Le quatuor Alcan arrive au terme de son projet d’enregistrement de l’intégrale des quatuors de Beethoven. Ce troisième volume propose les derniers quatuors, composés par Beethoven au cours des dernières années de sa vie, alors qu’il est accablé par la maladie et les soucis que lui donne son neveu Karl dont il est responsable. Pourtant malgré ces vicissitudes, il est au sommet de son art, en avance sur son temps qui ne l’apprécie au demeurant pas à sa juste valeur, ce dont il souffre infiniment.
Le compositeur travaille beaucoup mais sur plusieurs œuvres à la fois qui à certains égards se répondent: on y trouve comme des sortes de renvois, des échos des partitions entre elles, notamment de la IXe Symphonie, ainsi dans l’Allegro du quatuor 12 ainsi que dans le Finale qui évoque l’Ode à la joie. Le très long quatuor 14 ne compte pas moins de 7 mouvements: le premier est un Adagio douloureux, qui évoque la fugue 8 du Clavier bien tempéré et dont Wagner disait que c’était là «la chose la plus mélancolique que la musique ait jamais exprimée». Le quatuor se poursuit par une tarentelle, une cadence et un Andante plein de douceur autour de variations, puis suivent un Scherzo, un Adagio et enfin l’Allegro final, qui tranche par une sorte de fougue presque brutale. Le quatuor 13 en si bémol majeur comporte 6 mouvements, le dernier étant à l’origine La Grande Fugue, que Beethoven a finalement érigée en œuvre sui generis. La composition de chaque mouvement repose sur une grande économie de notes, pourtant exploitées avec une imagination exceptionnelle, ce qui permet au compositeur d’exprimer avec la même intensité une joie intense, mais aussi une souffrance terrible, ce qui correspond à la vie qui est la sienne. C’est sans doute dans ce quatuor que se retrouve le plus l’influence de Joseph Haydn considéré comme l’inventeur de cette forme musicale.
Quand Beethoven détacha la Grande Fugue, il la fit d’abord connaître dans une version pour deux pianos, avant qu’elle ne soit publiée en version pour quatuor après la mort du compositeur, qui souffrit beaucoup de l’absence d’intérêt du public, pour ne pas dire ses critiques sévères qu’il traita «d’ânes et de bœufs». Le 15e quatuor en la mineur est composé de 5 mouvements, dont le 3e mouvement a pour épigraphe très claire «Chant de reconnaissance offerte à la divinité par un convalescent, dans le mode lydien». Beethoven crée un choral dans la ligne du chant grégorien. Il évoque ensuite sa guérison dans une brève marche avant de finir par un Rondo qui fait penser à Schubert. Le 16e quatuor en fa majeur est la dernière œuvre achevée de Beethoven et, tandis que le compositeur est en butte à maintes difficultés, il est pourtant plutôt joyeux, voire dynamique apparemment tourné vers un futur rêvé meilleur. Schubert en était fasciné.
Les quatre interprètes restituent avec beaucoup de finesse les subtilités des œuvres présentées. Leur jeu est très fluide, en même temps extrêmement précis. Ils évitent tout maniérisme et privilégient avec talent une ligne mélodique très cohérente, offrant une expression certes sensible, mais pudique, qui contribue à faire naître l’émotion chez l’auditeur.
L’ensemble de ces enregistrements, si nous regardons la totalité des trois volumes, est sans nul doute une réussite, pour une fois pas due à des Viennois ou des Allemands mais à «d’exotiques» Canadiens de la belle province!

Danielle Anex-Cabanis