Utmisol

Anton Bruckner

Symphonies n° 6 et n° 9

Anton Bruckner
 
Gewandhausorchester de Leipzig, direction Andris Nelsons Double CD DG 80’33 et 71’25.

Dans ce somptueux programme symphonique, l’Orchestre de Leipzig s’avère un fabuleux instrument dont le chef Andris Nelsons qui enregistre l’intégrale brucknérienne tire les sons les plus capiteux, les couleurs les plus suaves ou les plus riches, les expressions les plus hautes. C’est un régal continu qui vainc les réticences ponctuelles ou les habitudes d’écoute de ces symphonies de Bruckner ou de ces pages de Wagner. Ces dernières ouvrent intelligemment chacun des disques de l’album: ils sont loin de constituer une simple mise en appétit, tant par leur large déploiement mélodique, la hauteur de leur inspiration que par la finesse de l’interprétation. Siegfried Idyll, longtemps œuvre de connivence amoureuse et familiale entre Richard et Cosima qui découvre un matin au réveil cette «symphonie d’anniversaire» jouée à son intention par un petit orchestre rassemblé dans l’escalier, déploie les trésors de son climat tendrement passionné qu’ensoleille une phalange éblouie (cuivres étincelants et raffinés, cordes sensuelles…). Le Prélude de Parsifal, contemporain de la Sixième de Bruckner, joué dans un tempo idéal, ample, lumineux, devient cette page magique ou sacrée, comme on veut, à coup sûr hors du temps, hors de nous, qui transporte, émerveille, éblouit. Les deux symphonies de Bruckner réunies ont comme point commun d’être les deux seules que le compositeur, inlassable insatisfait, ne remania jamais, la dernière, inachevée, (1896) parce qu’il ne le put pas, la sixième (1881) parce qu’il ne le voulut pas. Son premier mouvement Maestoso apparait déterminé, martial et le chef letton sait articuler les phases grandioses et les moments plus intimes. Il respecte, mieux il approfondit le mystère latent du grand Adagio solennel (page splendide qui annonce ici Mahler) et construit un Scherzo peut-être un peu trop sage, bien rythmé mais sans la sauvagerie attendue. Le Final apparait bien rude, à l’instar d’une œuvre brute, quasi brutale que le compositeur qualifiait de «audacieuse» ou «effrontée». «Grandiose» pourrait se dire de la Neuvième, surtout ainsi interprétée, avec un faste propre à impressionner le public plus qu’à l’émouvoir. Andris Nelsons à la tête d’une phalange historique privilégie sa hauteur spirituelle, sa construction de cathédrale, même inaboutie, sa tension tout entière mobilisée vers les cimes, non sans retombées d’angoisse. Le début du premier mouvement où tout l’orchestre comme craintif semble trembler avant des montées assurées suggère un combat intérieur dont on pressent la violence. Le Scherzo puissamment introduit avec son martellement tellurique se révèle de bout en bout saisissant d’intensité et de maitrise. Le troisième et dernier mouvement, puisque le chef choisit de ne pas jouer un final que le compositeur n’avait pas achevé, magnifie l’interrogation de Bruckner devant les grands mystères. Sacrifie-t-on à la luxuriance sonore la profondeur, à l’euphorisante splendeur le mysticisme? On ne le croit pas car l’exaltation de la Beauté est toujours un acte de foi.

Livret en allemand et en anglais.

Jean Jordy