Utmisol

Jonas Kaufmann au sommet

Festival Peralada

> 28 juillet

Jonas Kaufmann au sommet
 
Jonas Kaufmann a donné dans l’auditorium en plein air du Festival de Peralada un concert d’une qualité rare, aux émotions croissantes. Des extraits d’opéras français composent la première partie, qu’assortissent des pages orchestrales, dont une Habanera de Chabrier élégante, jouées par un Orchestre du Teatro Real de Madrid plus à l’aise dans le répertoire français que dans la partie wagnérienne de la soirée. Si l’air fameux de Roméo Ah! lève –toi soleil fait figure de discrète aurore, mais chantée avec quelle intensité!, La fleur de Don José permet de retrouver l’engagement et la flamme de l’interprète, passionné, douloureux, avec un nuancier de couleurs dont la variété et la richesse composent la signature du ténor allemand. Le grand air d’Eléazar dans La Juive d’d’Halévy, Rachel quand du Seigneur, révèle l’art du chant le plus raffiné (Ah! la reprise mezza voce du refrain!), un souffle, une tenue, une puissance dramatique qui mettent la salle en émoi puis en délire. La prière du Cid de Massenet, pure, droite, digne, élevée, à la fois héroïque et si humaine, confirme l’aisance technique de Jonas Kaufmann, la maîtrise expressive de ses fabuleux moyens, et une prononciation de la langue française exemplaire. Il faut surtout noter que les quatre personnages (Roméo, Don José, Eléazar, Rodrigue) existent chacun avec sa souffrance, ses passions, son énergie, sa foi, son ardeur, par la seule grâce d’un chant habité. La seconde partie du récital atteint des sommets plus élevés encore. Non par l’ardeur un peu brouillonne d’un orchestre et d’un chef talentueux assurément, mais qui ne font guère vibrer Wagner; mais par la force de l’interprète et sa parfaite osmose avec la musique du compositeur allemand et ses personnages. Le grand récit de Siegmund dans le premier acte de La Walkyrie, construit avec un sens dramatique très sûr, fait entendre les fameux appels Walse qu’on a rarement entendus aussi longs, aussi tenus, aussi parfaits de projection et de puissance. L’air de concours de Walter des Maîtres Chanteurs fascine par son élégance, la pureté des accents, les contours de la ligne mélodique, l’inspiration. Peut-on espérer mieux encore? Oui, car ce mieux survient avec In fernen Land de Lohengrin, dont Jonas Kaufmann est assurément aujourd’hui l‘interprète le plus accompli. Donné dans son intégralité, alors qu’il est régulièrement amputé à la scène, il offre du Chevalier au cygne le portrait musical le plus riche, le plus profond, le plus intelligent qui soit. La place manque pour en démonter toutes les nuances, la progression de la tension, l’ampleur des harmoniques, l’infinie précision des mots, des syllabes. Si le terme peut perdre son sens bêtement péjoratif, on écrira que c’est un art très sophistiqué, contrôlé, mais toujours profondément engagé et humain. Les trois bis, extraits de Werther, de La Walkyrie, et en hommage à la fondatrice du festival de Peralada récemment décédée un Traüme , dernier des Wesendonck Liedr rempli d’émotion, couronnent une soirée dont Jonas Kaufmann fut le Prince et le Héros.

Jean Jordy