Utmisol

Jae-Hyuck Cho

Rachmaninov

Jae-Hyuck Cho
 
Concertos pour piano 2 et 3. Rachmaninov, Concertos pour piano 2 et 3. Jae-Hyuck Cho, piano. Russian National Orchestra, Hans Graf, direction. CD Evidence

En ces temps où quelques uns ont cru bon d’appeler à la censure d’une part de la culture, on se plaît à célébrer ici l’universalité de la musique (chef autrichien, pianiste coréen, orchestre russe, compositeur russe naturalisé américain) et la singularité de l’apport considérable de l’art russe que cet enregistrement élève au sommet. Un précédent CD (2019) sous le même label de Jae- Hyuck Cho était constitué d’œuvres de Bach, Liszt et Widor que l’interprète, brillant organiste, avait jouées sur le prestigieux instrument de l’Église de la Madeleine à Paris. Le voici revenu à ses premières amours, avec les concertos pour piano de Rachmaninov, sans doute les opus (18 et 30) les plus connus et joués du compositeur. Dès les premières notes du Deuxième Concerto (1901), martelées au piano, Cho impose une retenue, une tenue, mais aussi une énergie qui présideront à l’ensemble. Elle sont en phase avec la vision d’un Rachmaninov, certes virtuose exceptionnel, mais surtout personnage inquiet et sombre. Le romantisme du compositeur ne relève pas ici de l’effusion du sentiment, passionné ou héroïque, mais d’un lyrisme à la fois ample et tourmenté que le jeu totalement maîtrisé de l’interprète sert avec sobriété. L’adagio sostenuto du deuxième concerto brodé sur la soie d’un orchestre aérien s’avère d’une poésie élégante et souple, raffinée et subtile. A savourer sans réserve. L’allegro scherzando qui clôt une partition très équilibrée peut dès lors ravir autrement, par un brio en effet badin et léger, une fantaisie qui ne fuit pas l’épanchement fugace et la grandeur pour les détourner non sans humour. La coda, orchestre et piano mêlés, scelle une confiance presque triomphale. Dans la notice d’accompagnement, le pianiste évoque sa longue relation avec le Concerto 3 (1909), découvert à l’âge de seize ans. Il en dit les difficultés, la longueur de l’apprentissage, la monumentalité. «Il y a plus de 29 000 notes rien que dans la partie piano», affirme t-il non sans frémir à l’idée de les réapprendre aujourd’hui. L’enregistrement démontre le contrôle qu’il a désormais sur cette œuvre en effet exceptionnelle par sa densité, sa force tumultueuse, et la virtuosité qu’elle requiert de l’interprète. La cadence du premier mouvement, redoutable, réputée injouable et allégée par le compositeur lui-même, éblouit par sa rapidité, ses sautes d’humeur, la variété de ses climats. L’adagio respire sur les mêmes hauteurs que le précédent, : les mélodies semblent s’engendrer comme dans un fondu enchaîné captivant. La vigueur du dernier mouvement Alla breve , vif, nerveux, audacieux, parfois espiègle emporte l’auditeur dans une chevauchée que l’orchestre accompagne avec énergie et brio. Jae-Hyuck Cho se révèle non seulement un immense pianiste, mais un musicien profond: il confère à ces chefs d’œuvre, parfois réduits par certains à des exercices de pure virtuosité, une profondeur et une intelligence qui nous font respirer sur des sommets et élargissent nos horizons. L’Orchestre national de Russie et son chef qui accompagnent ici cette élévation dilatent encore davantage le souffle de cette interprétation.

Jean Jordy