Utmisol

Tristan Pfaff, piano

Voltiges

Tristan Pfaff, piano
 
Œuvres et arrangements de Khatchaturian, Liapounov, Tchaïkovski, Rachmaninov, Saint-Saëns, Matitia, Massenet, von Vecsey, Liszt, Komitas. CD Ad Vitam records.

Haute voltige en effet que cet enregistrement dont la photo de couverture et la notice revendiquent les prouesses et la virtuosité transcendée: «Admirez le travail! Tout dans les mains!» semble nous lancer le pianiste. La lecture du programme composé de pages techniquement redoutables confirme cette immédiate impression. Le texte renvoie lui, explicitement aux exploits d’un acrobate du clavier, «funambule d’octaves, jongleur de trilles, prestidigitateur de doubles croches», d’un phénomène de cirque (sic) qui doit arracher des cris d’extase et d’émerveillement à l’auditeur captivé. Cette présentation irrite. Mais avouons-le, l’audition se révèle bluffante! Ce pianiste français de 36 ans, longtemps élève de Denis Pascal et de Michel Béroff, bardé de prix, riche d’une discographie exigeante (Karol Beffa, Franz Liszt. , Franz Schubert. . . ) vaut bien mieux que les poses et les panégyriques exaltés précédemment évoqués. Virtuose assurément, mais comme l’était Liszt, véritablement au cœur de l’enregistrement par toutes les correspondances qu’on peut tisser entre les pages; virtuose comme tout interprète de ce niveau doit l’être, mais surtout musicien. L’illustrissime Danse du sabre de Khatchaturian et sa série de notes staccato que l’adaptation de Georges Cziffra magnifie encore ouvre l’album. L’haletante Étude transcendante (la dixième des Douze études d’exécution transcendante composées en hommage à Liszt)de Sergeï Liapounov parvient à être, sous les doigts véloces de Pfaff à la fois spectaculaire démonstration et course effrénée: elle est conduite avec un sens de la progression dramatique vertigineux, et par instants empreinte d’une douceur qui allège et dilate le propos. Même sens de la construction dans l’andante maestoso de l’extrait du Casse Noisette, aérien, lyrique (la main gauche semble jouer sur les pointes) puis qui peu à peu s’amplifie, prend son vol et s’épanouit avec quelle grâce. La Polka italienne de Rachmaninov au si délicat toucher sait séduire avant d’emporter, alors que la Danse macabre de Saint-Saëns revue (après Liszt, toujours lui) par Vladimir Horowitz fait oublier l’orchestration originale par la variété des sonorités, âpres, grinçantes, cocasses aussi et un rythme impétueux. On retiendra la paraphrase sur la mort de Thaïs, écrite avec inventivité par Saint-Saëns, d’où s’élève, calme et vibrant à la fois le célèbre thème de la Méditation. La fulgurance de la Méphisto-Valse de Liszt ne perd jamais en pouvoir de séduction – le Diable mène la danse après tout – ni en sensualité jusqu’à un final d’un. . . diabolisme sidérant. Pour finir tout en douceur, on découvre l’émerveillement du Printemps du Père Komitas, chantre de la culture arménienne, délicat, recueilli, que n’aurait pas renié le Debussy des Estampes et des Préludes.
Un enregistrement de pages à la haute technicité où le talent de l’interprète brille autant par sa virtuosité que par son engagement follement maîtrisé au service de musiques luxueusement complexes. Voltiges certes, mais sans doute aussi vertiges.

Jean Jordy