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Ravel Mélodies

Victor Sicard, Baryton

Ravel Mélodies
 
Maurice Ravel, Don Quichotte à Dulcinée, Deux mélodies hébraïques, Chansons madécasses, Cinq chants populaires, Cinq mélodies populaires grecques, Les Histoires naturelles, Ronsard à son âme, Sur l’herbe. Victor Sicard, baryton, Anna Cardona, piano. CD La Musica.

Commencer par les Histoires naturelles. Même si elles n’inaugurent pas le disque, c’est à l’aune de leur interprétation que l’on peut juger de la qualité d’un chanteur. Et c’est d’emblée la joie devant la simplicité de cette voix sobre et expressive, ce timbre chaleureux, la finesse de l’articulation sans préciosité, la complicité immédiate avec le texte jubilatoire de Jules Renard et avec le piano facétieux d’Anna Cardonna. Et c’est une autre satisfaction d’apprendre que la rencontre entre Ravel mélodiste et le jeune baryton s’est produite à l’occasion de la découverte bienfaisante de ce cycle. Dès lors on s’interroge: pourquoi la carrière de Victor Sicard est-elle si discrète, malgré un parcours fertile auprès de William Christie, Emmanuelle Haïm, Hervé Niquet, Vincent Dumestre? Les mélomanes toulousains auront deux chances d’applaudir le chanteur français au cours de la saison prochaine, dans le rôle de Moralès de Carmen, et au cours d’un Midi du Capitole, où il aura à cœur de célébrer Ravel. Ces deux occasions et la parution du disque s’avèrent autant d’heureux auspices. Revenons à nos bêtes, paon, grillon et autre cygne. Et savourons un français impeccable, dont on ne perd aucune syllabe, un sens des nuances, l’art de construire de subtiles saynètes, la vie aux mille facettes de ces histoires naturelles, la variété des couleurs et un art de dire et de chanter qu’on peut nommer élégance et intelligence. Écoutez par exemple le début du «martin-pêcheur», superbement distillé. Et quel beau piano, au rythme noblement ironique dans «Le paon», ou liquide et suivant «les ondulations de l’eau» et la course des nuages pour «Le cygne», cocasse, burlesque pour conter le combat faussement épique de la pintade. Magnifique. Dans les chansons de Don Quichotte à Dulcinée s’exprime une voix frémissante, infiniment mélodieuse, empreinte pour la deuxième d’une émouvante religiosité. Les Deux mélodies hébraïques manifestent à la fois une technique très maîtrisée (belles vocalises pour la première) et une intériorité sans artifice. Les Chansons madécasses qu’accompagnent avec le même raffinement Aurélien Pascal au violoncelle et Mathilde Calderini à la flûte composent une suite sensuelle ou sauvage que Victor Sicard revêt des feux de sa palette polychrome. Quant aux dix Chants populaires, ils déroulent le charme de leurs évocations, ici irrésistibles de chic. Admirons comment les deux interprètes tout au long de ce disque enchanteur varient les climats, la lumière des tableaux et des scènes, les rythmes, procurant un émerveillement permanent, incessamment renouvelé par leur art de faire jouer les miroitements de la musique de Ravel. On ne prend jamais en défaut Victor Sicard. Pas une faute de goût, pas une liaison fautive, point d’expression molle ou de baisse d’intensité. Toujours juste, mesuré, précis, il est le baryton de la clarté et d’une simplicité de ton qui font mouche. «Sur l’herbe», si difficile à mettre en scène, est la touche finale éclatante d’un récital exemplaire.
Qu’on nous permette un avis aux directeurs de casting. Pensez à Victor Sicard pour Pelléas. Il a tout pour incarner le héros douloureux de Debussy. Et songez à lui aussi pour Britten. Ces univers sonores mettront en valeur sa vigueur juvénile et la souplesse de son chant. Il signe, en harmonie avec Anna Cardona – merci au label la Musica – un disque splendide qui exalte le génie mélodique de Ravel.

Jean Jordy

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