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À l'école d'un honnête homme

René Gerber (1908-2006)

À l'école d'un honnête homme
 
À l'école d'un honnête homme
 
René Gerber, L’École de Fontainebleau, Concert en si mineur, Laïs Corinthiaca, Orchestre de Radio Bucarest, dir. Modest Cichirdan. CD Gallo 62’43
René Gerber, Pièces pour un ou deux pianos, Catherine Aubert, Béatrice Schild-Kurth, pianos. CD Gallo 72’48.

Pour qualifier d’une formule la personnalité artistique de René Gerber, l’expression classique d’ «honnête homme» paraît bien convenir. Elle évoque à la fois ses qualités intellectuelles, la diversité et la richesse d’une ample culture, la multiplicité de créations dans plusieurs domaines (musique, poésie, peinture), la pluralité de ses activités au service de l’Art, un humanisme actif. La parution récente du livre (assez inégal) qui lui est consacré René Gerber, compositeur, homme de l’Art (2020) aux éditions Attinger ranime le souvenir de cette figure intellectuelle et invite à écouter quelques enregistrements puisés dans le grand catalogue que le label Gallo consacre à ce compositeur suisse mal connu. Ses partitions sont celles d’un coloriste, ce qui n’étonnera guère si on ajoute avec humour que ce musicien est aussi un peintre fécond et un galeriste investi. Un vers de Baudelaire pourrait servir de sésame pour entrer dans son univers sonore: Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, doux comme les hautbois, verts comme les prairies. Rien dans ces compositions de facile abord ne vient choquer l’oreille, mais la titillent, l’alertent tel accord, telle entrée d’instruments, tel rythme joyeux, telle délicate mélodie, ici une modulation, là un pépiement, ailleurs un roulement. Ainsi du Concert en si mineur pour grand orchestre que celui de Radio Bucarest sait parer de chatoyants effets. Ce que l’on nomme la musique française à laquelle s’est abreuvé le compositeur (Dukas, Debussy, Ravel, Poulenc) fait miroiter dans les pages ici réunies sa claire éloquence. Nulle humeur chagrine ne vient perturber leur climat serein où se marient charme et vigueur. Quelques audaces harmoniques, des irruptions de cuivres, des bois narquois, des percussions inventives constituent comme autant de jeux sonores, de sourires, de fantaisies qui illuminent le discours. Facétieux, Gerber? Certainement espiègle et refusant l’ennui. L’École de Fontainebleau pour orchestre de chambre se plaît à convoquer en cinq tableaux Eva prima Pandora, Europe, le truculent cortège de Silène, Muses vaporeuses et une Flore épanouie, pour des Panathénées glorieuses et toniques. Laïs Corinthiaca pour formation chambriste de onze musiciens témoigne d’une lumineuse inspiration classique et de la saine sensualité liée à la célèbre courtisane grecque de l’Antiquité, chère à Démosthène. D’où sans doute la brève allusion aux Ducats (plage 13 du CD) sonnants et trébuchants. On avouera un faible pour la Marche moqueuse. La Pavane qui précède la Coda se balance avec une gravité posée, et cette touche pince sans rire qu’au fil de l’écoute on apprend à reconnaître. Dans le second enregistrement, Catherine Aubert et Béatrice Schild-Kurth ont choisi pour honorer l’œuvre pour piano de René Gerber les Sonate I, énergique et enjouée, et II avec ses «ça ira» décidés, une Suite dansante où on songe à Debussy ou à Satie, une Valse lente de belle tenue, les cinq Danses anglaises propres à donner des fourmis aux jambes, toutes pour deux claviers. Pour piano seul on aime écouter une série de nouveaux tableaux dont l’inspiration affective, picturale, intertextuelle emprunte à des expériences ou à des émotions multiples. Ils esquissent des climats aux couleurs piquantes, aux rythmes infiniment variés dont l’interprétation restitue la nervosité racée. Le Jardin d’amour final se révèle délicatement dessiné. . . à la française.
Le livre et les deux CD n’épuisent pas, loin s’en faut, ce qu’il faut connaître et écouter de l’œuvre polymorphe de René Gerber. Ils constituent une approche stimulante de ce compositeur qui mérite une plus ample reconnaissance. Amateurs de curiosités peu risquées, ils sont faits pour vous.

Jean Jordy


Écoutez Le Jardin d’amour, pièce pour piano par Catherine Aubert.