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Ariane et Bacchus

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> 8 janvier

Ariane et Bacchus
 
Streaming en différé. Étudiants du département de musique ancienne des CRR de Paris, Versailles, Orsay, et du PSPBB. Stéphane Fuget, direction, Manuel Weber, mise en scène, Hubert Hazebroucq, chorégraphie, Lisandro Nesis, prononciation restituée. 7 Janvier 2021.

La tragédie en musique en 5 actes de Marin Marais (1656-1728) , Ariane et Bacchus, précédée d’un Prologue à la gloire de Louis XIV, a été créée à Paris à l’Académie royale de musique, le 8 mars 1696. Ce fut un échec immérité. Elle s’appuie sur l’épisode fameux de la mythologie: Ariane abandonnée par Thésée qui s’est enfui avec la propre sœur d’Ariane, Phèdre, trouvera l’amour fidèle auprès du dieu Bacchus.
La production de cet opéra constitue un événement et une renaissance. L’œuvre instrumentale du compositeur a connu un vif succès après Tous les matins du monde d’Alain Corneau (1991) inspiré du récit de Pascal Quignard: la musique du film sous la direction de Jordi Savall a battu des records de vente. Mais elle se limitait essentiellement aux pages pour violes de gambe. Marin Marais a aussi composé quatre tragédies lyriques dont cetteAriane et Bacchus, donnée en concert avec mise en scène à Paris le 7 janvier 2021 et accessible en différé sur Internet. Sur le même sujet, Hofmannsthal composera le livret de l’Ariane à Naxos (1912) de Strauss. Même lieu, même situation initiale, même couple. Mais là s’arrêtent les ressemblances. L’intrigue de l’opéra de Marais s’avère plus compliquée. Ariane abandonnée par Thésée est courtisée par Adraste que convoite Dircée. Bacchus tombe sous le charme de l’héroïne. Dieux et démons usent de leur pouvoir (travestissements, enchantements) pour égarer ou perdre les amants. Aucun des héros n’est épargné par le retournement des situations et les pulsions contraires. Après maintes aléas, tout finira dans la concorde. La versification très souple fait rimer tendresse et tristesse, empire et soupire, mon cœur et malheur, soulignant ainsi la sentimentalité et le registre douloureux du sujet.
La qualité première de la partition est sa fluidité. Sans temps mort, les affetti des personnages varient, avec une diversité de climats propres au théâtre baroque. Chaque héros passe de la tristesse mélancolique à la fureur. A l’amour passionné répond aussitôt la folle jalousie. Et le musicien ne dédaigne pas le contraste des couleurs et les effets de surprise, cherchant à tenir l’auditeur en éveil, attentif à ces ciels nuageux aux ombres changeantes. Triomphe une esthétique du changement fugace, ouverte aux soubresauts des âmes troublées et des cœurs changeants. Les sonorités fruitées de l’orchestre baroque et son énergie participent de cette fête de l’inconstance dont le musicien souligne parfois avec humour (fin de l’acte II) la légèreté. La souplesse et le pouvoir d’évocation rayonnent dans l’air d’Ariane qui au cœur de l’œuvre précède la scène magnifique du sommeil. Soli, duetti, chœurs, danses scandent une partition au charme incontestable que servent hautbois, flûtes à bec, bassons, violes de gambes, violons et théorbes souples et savoureux sous la houlette experte de Stéphane Fuget, spécialiste de musique et de chant baroques. Et on excuse volontiers quelques dissonances. Les promoteurs de ce projet pédagogique ont choisi la prononciation dite restituée qui confère à l’ensemble un climat d’étrangeté troublante, mais altère la compréhension du texte.
La captation vidéo souffre du manque d’éclairage, sans doute d’une absence de réels moyens techniques. La réalisation privilégie l’orchestre, laissant danseurs (très évocateurs) et chanteurs éloignés sur une aire de jeu austère. En habits contemporains, les interprètes vocaux qui assurent aussi la partie des chœurs imposent leurs personnages. On salue l’Ariane tour à tour dolente, impétueuse et tendre de Clémence Carry face au Bacchus à la voix souple mais un peu pâle de Lisadro Pelegrina, l’harmonieuse Dircée de Kumi Sakamoto, l’Amour mutin de Lili Aymonino, l’Adraste tourmenté de Gaspard François, Loïc Paulin, maître des démons, et tous leurs partenaires.
Quel bonheur pour ces artistes à l’aube de la carrière de participer à la renaissance d’un opéra baroque qui méritait de retrouver sève, verdeur et vie.

Jean Jordy



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