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Georges Prêtre

Les adieux à la Scala

Georges Prêtre
 
Georges Prêtre, Le dernier concert à la Scala. Beethoven, Ouverture d’Egmont, Verdi, Ouverture de La Force du Destin, Offenbach, Barcarolle des Contes d’Hoffmann et Cancan d’Orphée aux Enfers, Ravel, Boléro . CD D. G. G. 44’

Ce bref enregistrement ajoute-il à la gloire du grand chef d’orchestre français (1924 - 2017)? Peut-être pas, mais il ne lui ôte rien. Il confirme hautement et avec une touche d’émotion cet art incomparable d’une direction où l’énergie le dispute à la liberté. Le dernier concert à la Scala, théâtre tant chéri où Georges Prêtre s’est produit maintes fois (17 saisons) depuis un Faust de 1967 (avec Freni, Gedda, Ghiaurov), a lieu le 22 février 2016 moins d’un an avant son décès à Navès dans le Tarn le 4 janvier 2017. Le 12 octobre 2016 c’est du Musikverein de Vienne que Prêtre prenait congé et à jamais de la direction d’orchestre. Entre des dizaines de prestigieuses fonctions et splendides événements, il avait été chef permanent du Capitole de Toulouse entre 1951 et 1955, avait créé La Voix humaine, dirigé le concert d’inauguration de l’Opéra Bastille le 13 juillet 1989 , et par deux fois le Concert du Nouvel An à Vienne. Et il avait été l’accompagnateur préféré de Maria Callas dont la fameuse Tosca – leur Tosca - à Paris en 1964 reste dans toutes les mémoires lyriques, même de ceux qui n’étaient pas nés! Pour ce dernier rendez vous scaligère, Prêtre avait conçu un programme composite qui fait se côtoyer Beethoven, Verdi, Offenbach et Ravel. Ce concert-hommage symphonique (amputé ici du Concerto 3 de Beethoven) est tout sauf un triste testament. On y respire large, on voyage hardiment, on vibre avec bonheur: la passion l’irrigue, parfois même avec ivresse et sensualité (Offenbach). Voyez combien les titres (Boléro, Cancan, Barcarolle) multiplient les références à la danse et au rythme. Décidément ce nonagénaire, «plus jeune que nous» selon les propos des musiciens de l’orchestre, restait fidèle à son amour du partage, du mouvement et de la vie. En témoigne une Ouverture d’Egmont d’une énergie farouche, fiévreuse et cependant élégamment chantante; celle de La forza del destino, flamme étincelante, pétille et embrase, ardente et dramatique: elle soulève l’enthousiasme d’un public connaisseur et reconnaissant. Les deux Offenbach sont tout de grâce légère pour une Barcarolle étonnamment lente, chaloupée, de feu ardent pour le Can-can endiablé. Plat de résistance de l’enregistrement, le Boléro de Ravel offre dix sept minutes de maîtrise stylistique continue, construisant une dynamique
tendue mais librement élaborée, loin des débordements orgiaques ou des exercices de virtuosité. L’œuvre semble ici mise à nu, claire et pure. Chaque pupitre de l’Orchestre de la Scala se montre au niveau de l’exigence d’un chef auquel il manifeste une confiance indéfectible, suivant une battue tout à la fois flexible et solide. Enthousiaste, le difficile public italien vit comme une fête cet hommage au chef d’orchestre français qu’il célèbre avec gratitude.
«Pour moi, il n’y a pas de petite musique, il n’y a que la bonne!» avait coutume d’affirmer notre Georges Prêtre. Quelles que soient les musiques qu’il ait servies, sous sa baguette, elles demeurent pour toujours de grandes musiques. Cet enregistrement ultime en est la preuve la plus vibrante, la plus vivante.

Jean Jordy


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