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Quatuor Varèse

1893. Dvorak, Puccini, Debussy

Quatuor Varèse
 
1893. Dvorak, Quatuor 12 opus 96, Puccini, Crisantemi, Debussy, Quatuor L. 85 opus 10. Quatuor Varèse. CD NoMadMusic 58’31.

Nous avons salué en son temps le premier et subtil enregistrement sous le même label du Quatuor Varèse, unissant audacieusement Thomas Adès, Henri Dutilleux et Maurice Ravel. On retrouve les mêmes qualités de cohésion, d’harmonie et d’exigence musicale dans cet album sous titré 1893, date de la composition (ou de la transcription pour Puccini) des trois œuvres retenues. Selon le livret, «le dialogue imaginaire, établi par les Varèse entre Puccini, Debussy et Dvorak, raconte l’histoire d’une Europe faite de carrefours culturels et de renouveaux». En écoutant cet appariement original, le dialogue entre les œuvres ne s’avère guère patent. On est plutôt sensible à la variété des inspirations et des climats, à la richesse des inspirations, à l’ouverture du genre à des horizons multiples. Mais la rencontre, inédite, séduit et intéresse. Fuyant New York, retrouvant dans la campagne américaine le charme et le calme de son pays natal, Dvorak compose son quatuor dit américain en seize jours, avec un bonheur et une facilité qui le revivifient. Aussi cette musique se révèle-t-elle pleine de lumière et d’énergie. «Quand j’ai composé ce quatuor en 1893 à Spillville, je voulais écrire quelque chose de très mélodieux et simple, dans l’esprit de Papa Haydn. Et cela en fut ainsi. » confie Dvorak en 1895. A l’opposé de bien des versions qui frôlent l’exaltation, nos interprètes abordent l’œuvre avec beaucoup de retenue et de finesse, dont un Lento recueilli est l’exemple lyrique le plus profond. La délicatesse est leur lot, même dans un dernier mouvement vif et sautillant, conduit sans hâte intempestive, exempt de rudesse, vivace ma non troppo. Toujours la recherche de l’harmonie et de l’équilibre. Élégie à la mémoire de son ami, Amédée de Savoie (1845 -1890), éphémère roi d’Espagne, Crisantemi pour quatuor à cordes de Puccini est une œuvre brève, pleine d’émotion retenue dont les Varèse font entendre les pulsations douloureuses, sans en charger les effets, sans grossir les affects. Le compositeur réutilisera cette page dans Manon Lescaut. opéra créé. . . en 1893, année du Quatuor en sol mineur de Debussy qui conclut l’album. Animé et très décidé, Très mouvementé: les indications du début et de la fin de la partition ne laissent guère de doute sur la volonté farouche du compositeur de créer un bouleversement dans l’écriture du quatuor. Les musiciens parviennent à rendre compte de cette ardeur novatrice, mais sans se départir du maintien, de l’élégance qui font leur marque, amplement à l’œuvre dans l’immatériel Andantino doucement expressif. Le premier mouvement empoigne l’auditeur et après tension et retombées frémissantes le conduit à un paroxysme presque tumultueux, mais sans âpreté. Les pizzicati récurrents du deuxième temps sont assénés avec une netteté dépourvue de rudesse. Le contrasté dernier mouvement joue entre bouillonnement et tendre lyrisme pour affirmer hautement l’originalité de son inspiration. Une fois encore ici l’équilibre impose sa loi.
Par cet enregistrement 1893, inscrit si précisément dans le temps, le Quatuor Varèse nous fait entrer dans la modernité hardiment mais n’oublie pas les leçons du glorieux passé. Cette pénétrante leçon d’histoire de la musique libérée de tout académisme confirme le talent et la subtilité d’un ensemble qui élit des œuvres à son image, profondes, bruissantes, et sait nous en révéler les émouvantes richesses .

Jean Jordy


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