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Szymanowski, Ravel

Trois quatuors à cordes

Szymanowski, Ravel
 
Karol Szymanowski, Quatuors à cordes 1 et 2; Maurice Ravel, Quatuor à cordes. Quatuor Joachim. CD Calliope 64’44

Le quatuor franco polonais a réuni sur le présent CD un compositeur polonais et un compositeur français qui s’appréciaient et se respectaient. Karol Szymanowski (1882-1937) est essentiellement connu chez nous pour son opéra Le Roi René, des symphonies et deux concertos pour violon, moins pour sa musique de chambre. Son admiration profonde pour le génie de Beethoven et singulièrement pour les derniers quatuors n’a pas paralysé l’élan créateur de l’homme moderne, selon ses mots, dans l’écriture de ses deux quatuors à cordes. L’interprétation qu’en offrent les Joachim brille par son raffinement lyrique et son éloquente vivacité.
D’où vient, de quel monde, cette première note aigüe tenue par le violon qui ira planant sur les autres instruments à cordes pendant le lento assai du premier quatuor (1917)? Il crée un climat mystérieux que le bondissement rythmique central rend plus troublant encore. Cette œuvre surprend par la richesse des sons et leur alliance auxquelles les interprètes confèrent dans l’Andante semplice par exemple une sereine pureté et pare d’une lumière délicate, poétique, alors même que le surprenant scherzo final fait valoir un humour turbulent inattendu. Le second quatuor, postérieur de dix ans, s’ouvre sur un Moderato apaisé dont l’ample mélodie semble se heurter à des sonorités dont les membres du Joachim soulignent l’étrangeté audacieuse, sans que la ligne musicale soit pour autant perdue de vue. Sur un matériau folklorique, Szymanowski, tel Bartok, multiplie les ostinatos dans un deuxième mouvement farouche dont le Quatuor Joachim restitue l’âpreté, avant un dernier épisode fugué à la lenteur choisie pour ouvrir sur d’austères mystères. Dans l’œuvre de Ravel (1903) intercalée, les Joachim manifestent les qualités de transparence et de précision rythmique qu’on leur connait. L’allegro moderato ouvre sur le charme d’une déambulation en pays d’enfance, fraiche et tendre et c’est tout l’art des interprètes que de faire surgir d’une partition ces lumineuses clartés. L’invention rythmique du compositeur émerveille dans le deuxième mouvement et ses savoureux pizzicati, joué ici encore avec autant de fantaisie que de poésie. Le Très lent déploie une palette chromatique dont chaque instrument colore son registre avec d’infinies nuances, avant un final agité, capricant, mais clairement tenu par un ensemble qui équilibre énergie sémillante et chaleureux lyrisme.
Soulignons l’intelligence du programme et la curiosité audacieuse des Joachim qui aiment sortir, ici avec Szymanowski, des sentiers battus. On regrettera une bien pâlichonne photo de couverture surexposée et d’un statisme peu naturel qui ne prépare pas à la qualité d’une interprétation toujours juste, large, dynamique, nuancée, d’une totale maîtrise technique et musicale.

Jean Jordy