Utmisol

Anna Göckel

Sonates et Partitas de Bach

Anna Göckel
 
Sei solo, Johan Sébastien Bach, Sonates et Partitas pour violon seul, BWV 1001 à 1006; Anna Göckel, violon. NoMadMusic, CD 1 71’31; CD 2 75’23.

Sei Solo – a violino senza Basso accompagnato, tel est le titre original des six œuvres que Bach compose en 1720, année à fois fertile et endeuillée par le décès de l’épouse du compositeur. Aussi le Sei solo qu’on peut traduire par Six (pièces) solo et Tu es seul, résonne-t-il tristement, même si le cycle semble construire un parcours de l’obscurité vers la lumière et la danse. Pourquoi une jeune interprète a-t-elle choisi pour son premier enregistrement d’escalader cet Himalaya des violonistes, selon le mot de Georges Enesco? Anna Göckel avec une sincère modestie explique cette folie: «Peut-être pour avoir le temps d’en enregistrer beaucoup de versions».
Les pages construisent un monument de virtuosité et on attend de la violoniste qu’elle les surmonte toutes, conférant à l’instrument solitaire la polyphonie recherchée par le compositeur. Anna Göckel use d’une technique époustouflante et on ne saurait énumérer les passages où l’archet accomplit des prouesses qui imposent admiration et respect. Ainsi de la fugue Allegro ou du Presto de la sonate BWV 1001, des doubles singuliers de la partita 1 (BWV 1002), comme celui de la courante, ou de la Sarabande de la deuxième (BWV 1004), évidemment de l’immense et tragique Chaconne qui la conclut avec ses trente-deux variations, et de la grande fugue de la sonate BWV 1005. Malgré les difficultés, la beauté du son, le soin de la ligne mélodique restent constants et les tempos toujours choisis avec pertinence, comme pour le Prélude de la Partita 3 (KWV 1006).
Mais on attend plus encore. Qu’au de-là des défis techniques et de la redoutable virtuosité maitrisée, le violoniste donne à chaque partition son poids immatériel de spiritualité et de profondeur. Le Sei solo épigraphique peut se lire comme l’affirmation humble et puissante à la fois de l’affrontement de l’âme solitaire, mais non abandonnée, avec ses tourments. L’artiste créateur livre un combat colossal pour édifier, malgré le deuil et l’angoisse, une cathédrale musicale à Dieu. Cette double dimension (solitude et grandeur) doit nous bouleverser. C’est sans doute là que parfois le bât blesse un peu. Non qu’Anna Göckel ne soit pas sensible à ces aspects: maints mouvements lents en témoignent comme l’adagio initial de la première sonate ou le grave profond et l’andante, tel un orant, de la deuxième (BWV 1003). Mais pour d’autres, le défi technique relevé tient lieu d’épanchement d’émotion. Et on admire, sans avoir le cœur serré. L’adagio complexe qui ouvre la sonate 3 (KWV 1005) reste par exemple très subjectivement en deçà de l’attente.
Dans la myriade d’enregistrements de ces partitions puissantes, celui d’Anna Göckel (qui joue sur un violon de Tononi de 1690) se révèle cependant marquant. On s’émerveille qu’une telle maitrise technique et une telle maturité musicale puissent se manifester avec autant d’éclat chez une si jeune personnalité. L’auditeur, même mois ému qu’espéré, est convaincu d’avoir entendu une violoniste de premier ordre à l’avenir éclatant. Soulignons la qualité du texte d’accompagnement rédigé par l’interprète elle-même.

Jean Jordy


Présentation de l’album par l’artiste