Utmisol

Only the Sound Remains

Anges et ombres

Only the Sound Remains
 
Only the round remains, opéra de Kaija Saarihao. Philippe Jaroussky, Davone Tines. Mise en scène Peter Sellars. Direction André de Ridder. DVD Erato 106’.

À l’heure où le Palais Garnier accueille l’opéra de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho Only the Sound Remains, Erato publie l’enregistrement DVD des représentations de l’œuvre créée à Amsterdam en mars 2016 avec les deux mêmes interprètes principaux et dans la même mise en scène de Peter Sellars. L’auditeur-spectateur se plait à aborder cet opéra contemporain comme on découvre un paysage sonore inconnu. Le charme opère, tant la force et la délicatesse de la musique, l’engagement des interprètes servent les deux récits mystérieux qui constituent le livret inspiré du Nô japonais. Le premier conte voit le prêtre gardien d’un temple hanté par la présence d’un musicien mort au combat. Le spectre de Tsunemasa vient effleurer son luth, honoré telle une relique, et disparait à jamais. Le second volet du diptyque complète la méditation spirituelle et onirique sur les ombres en allées, la mémoire, l’effacement, le passage, par le récit du pêcheur Hakuryo. Découvrant en mer un merveilleux manteau, il s’en empare quand surgit un ange qui lui demande la précieuse cape de plumes sans laquelle il ne peut rejoindre le ciel. Le pêcheur y consent en échange d’une danse céleste. L’ange s’exécute puis à son tour disparait et comme dans le premier rêve seul demeure le son, Only the Sound Remains. La musique de Kaija Saariaho à laquelle on doit déjà plusieurs œuvres lyriques exprime ce climat mystérieux, fait tour à tour de présence et d’ombre, de drame et de flottement, de force terrienne et d’envolée aérienne. À l’orchestre de sept musiciens, aux sonorités si subtiles (ainsi du kantele finlandais, cithare à cordes pincées), envoûtantes, voire puissantes, est confié le soin de souligner les émotions, de scander les étapes de la cérémonie rituelle dans le premier volet, de prolonger les charmes de la rencontre et de la danse dans le second. Un superbe quatuor vocal invisible intervient comme dans une tragédie antique, entre incantations, commentaires, échos et prières, litanies. Omniprésente, vibrante, la nature apparait gorgée de bruissements, de murmures, d’échos, de souffles, de houles. Les deux voix antithétiques sont confiées au baryton-basse Davone Tines, qui impose sa noble présence terrestre, son ancrage sombre et massif, sa voix si humaine et à Philippe Jaroussky dont les mélopées élégiaques ou les volutes transparentes parent le chant d’Orphée et le charme de la Péri, références occidentales et mythologiques absentes du livret, mais qui s’imposent à la découverte de l’œuvre. Peter Sellars, complice de la compositrice, met en scène avec une grande économie de moyens ces deux histoires sur l’immortalité de l’art pour en révéler et protéger le mystère et la beauté. Loin d’expliciter, il laisse l’imagination errer. Errer à travers les toiles peintes de Julie Mehretu, dans la danse élégante, racée, de Nora Kimball-Mentzos, dans les éclairages savants et leurs jeux d’ombres et de transparences. La direction des acteurs-chanteurs mise aussi sur la sobriété, alors que le réalisateur du DVD choisit d’être au plus près des corps, des visages, des lèvres, des mains, conférant un surcroît d’émotion à leur chant. Tout signe un spectacle de grande qualité artistique, sobre et élégant, subtil et profond, intelligent et sensible. Déjà joué sur cinq scènes internationales, l’opéra de Kaija Saariaho parviendra-t-il à se maintenir au répertoire durablement? À coup sûr, l’œuvre accessible au plus grand nombre malgré ses audaces mérite de rencontrer un large public. Puisse ce beau DVD contribuer à cette juste consécration!

Jean Jordy


Présentation du DVD: