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Liszt, œuvres pour orgue

Thomas Ospital, organiste

Liszt, œuvres pour orgue
 
Liszt, une divine tragédie. Thomas Ospital, Orgue de Saint-Eustache. CD Editions Hortus. 67’16.

Une divine tragédie? Le titre assez pompeux, par ailleurs démenti par la photographie de couverture, annonce un enregistrement de quelques grandes œuvres que Liszt compose ou transpose pour l’orgue, mais agencées pour organiser comme une fresque épique. Une envolée du compositeur sert de préface que complète un beau témoignage du romancier contemporain Philippe Le Guillou: l’un et l’autre textes, plus intimes que musicologiques, situent les œuvres choisies sur des cimes spirituelles dont l’interprétation de Thomas Ospital donne un saisissant aperçu.
Le disque met en scène dans une sorte de cérémonie tragiquedes pages (Orphée, Funérailles, Sur le Tombeau de Richard Wagner, Consolations)qui sont autant de transcriptions ou de fantaisies grandioses. Leur tonalité oscille entre la splendeur héroïque et l’intimité du deuil. Solennelles, elles font vibrer «l’orgue, le père sacré de tous les instruments, cet océan secret qui enveloppait autrefois si majestueusement l’autel du Christ et y portait sur ses élans harmonieux les prières et les soupirs de tous les siècles» (Liszt). Pour atteindre une telle hauteur, il faut la rencontre d’un bel instrument et d’un interprète aussi fougueux qu’inspiré. Le jeune Thomas Ospital est titulaire du grand orgue de l’église Saint-Eustache à Paris sur lequel il a enregistré avec l’intensité qui convient ces œuvres complexes. Pour chanter Orphée, la mélodie simple et touchante, si discrète au départ s’enfle pour s’apaiser à nouveau dans une méditation contemplative, offrant à l’instrument des effets de reliefs et de jeux de lumière subtils. Depuis les représentations du Prophète de Meyerbeer à Toulouse en juin 2017, le trio des anabaptistes nous est devenu plus familier. C’est à partir de ce chant que Liszt crée l’impressionnante Fantaisie et Fugue sur le choral Ad nos, ad salutarem undam. Le thème musical est surtout prétexte à développements dramatiques variés de forme et de couleurs, faisant alterner ici encore le recueillement et une forme d’héroïsme ardent. L’organiste plonge l’auditeur dans un océan de sonorités douces, moelleuses ou puissamment colorées, en tirant pleinement parti d’un instrument à la palette d’une toujours surprenante diversité. Les Funérailles et leur ressac, tant hommage à Chopin qu’à des amis tombés lors de l’insurrection hongroise de 1849, constituent la septième pièce des Harmonies poétiques et religieuses: les trois termes du titre (emprunté à Lamartine) disent tout des qualités de l’œuvre. La belle transcription de Louis Robilliard en accentue le dramatisme douloureux, la noblesse et la force émotionnelle. Les deux plus courtes pièces qui complètent l’enregistrement livrent du deuil une vision intimiste, dévastée dans sa nudité cependant lumineuse, portée par une interprétation pénétrée.
Ce CD mérite une écoute attentive, approfondie pour en apprécier autant les fulgurances que l’âpre exigence musicale, telle pour l’alpiniste l’ascension de sommets escarpés.

Jean Jordy


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