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Órgano viajero

Transplantation d’orgue

Órgano viajero
Photographies par Annie Dalbéra 
Órgano viajero
Photographies par Annie Dalbéra 
Œuvres pour orgue des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ibériques. Etienne Baillot, Anne-Marie-Blondel, Jean-Luc Ho organistes. CD Son an ero - L’Art de la Fugue 68’23.

Le livret d’accompagnement raconte les nombreux épisodes de l’odyssée, longue de vingt années, qui conduit un orgue, datant de 1768 et déconstruit, d’un couvent castillan à sa restauration, son transfert et sa résurrection dans une église accueillante de Fresnes. Même si le récit des péripéties intéresse le lecteur, l’auditeur doit délaisser l’anecdote pour s’intéresser à la seule musique. Voici donc l’instrument vivant et vibrant à nouveau sous les jeux de trois musiciens qui ont choisi un répertoire empruntant aux meilleurs compositeurs de pièces pour orgue de la péninsule ibérique. Treize courtes pièces, de moins de deux minutes à quelque sept minutes, célèbrent un répertoire ancien auxquelles s’ajoutent comme des respirations profondes et larges quatre œuvres brèves du compositeur contemporain Géraud Chirol, directeur du conservatoire musical de Fresnes. Sont explorées toutes les ressources d’un instrument magnifiquement restauré dont on teste, comme en autant d’essais, la puissance, la virtuosité, l’étendue des couleurs, la profondeur du son, la palette des registres. Et le répertoire non seulement rejoint le pays d’origine de l’orgue historique, mais retrouve le sens même des pièces choisies, tientos c’est-à-dire, comme les préludes, des œuvres pour toucher, tâter librement le clavier, et en autant d’improvisations éprouver les potentialités de l’instrument. On ne s’étonnera pas d’y trouver deux compositions de Juan Batista Cabanilles (1644-1712), trois de Pablo de Bruna (1611-1679) ou des variations sur une chanson populaire dues à Antonio de Cabezon (1510-1566), maîtres de l’orgue hispanique. Même si la célébration liturgique nourrit la sélection, les musiques élues empruntent peu aux mélismes sacrés et aux élévations spirituelles. Et elles trouvent dans l’instrument rénové à qui parler. Ce bel orgue en effet n’a rien d’éthéré. C’est un solide gaillard, bien vert pour son âge, qui sonne dru, chaleureux et rugueux quelquefois, mais noble, plus apte à faire valoir les jeux de sa registration que les transports de l’âme. L’excellente prise de son n’est pas pour rien dans l’appréciation de l’instrument. Différencias, entendez variations, gaillarde, chansons, toccatas, et multiples tientos déroulent leur libre fantaisie plus d’une heure durant, sans que la variété des timbres et des textures brise le plaisir de l’écoute. Faut-il retenir une pièce? C’est, interprétée par Jean-Luc Ho, la fameuse Batalla Imperial de quinto tono de J-B Cabanilles: les harmonies imitatives s’y amusent à l’appel aux armes qu’exaltent les roulements de tambours, le triomphe des trompettes et le sifflement des oiseaux jaseurs.

On ne peut présager l’accueil que le public fera à ce disque rare. Mais les amoureux de l’instrument et de son répertoire plus traditionnel et les curieux avides de découvertes auront envie de retrouver des œuvres colorées, relativement peu enregistrées, d’écouter la singularité de cet orgue voyageur, l’organo viajero du titre, et d’encourager cette entreprise collective de résurrection musicale.

Jean Jordy

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