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Debussy, Ravel

Enfants et sortilèges

Debussy, Ravel
 
Debussy, L’Enfant prodigue, Alagna, Gauvin, Lapointe. Symphonie en Si mineur. Ravel, L’Enfant et les sortilèges, Devieilhe, Briot, Courjal, Stulzmann. Chœur, Maitrise et Orchestre Philarmonique de Radio France, direction Mikko Franck. 2 CD Erato.

À l’exception de la Symphonie en Si mineur de Debussy qui complète le double album, l’enregistrement ressuscite le concert donné à Radio France le 15 avril 2016, et regroupant la cantate de Debussy et l’opéra de Ravel. Le couplage des deux œuvres apparait à plus d’un titre pertinent. Par leur dimension (moins de cinquante minutes chacune). Par le genre musical auquel elles s’apparentent, cantate ou scène lyrique pour la première, fantaisie lyrique pour la seconde. Par les correspondances que l’on peut tisser de l’un à l’autre des compositeurs français. Par la clarté de leur propos, leur finesse, le jeu des couleurs, et leur poésie.
En 1884, Debussy remporte le Grand Prix de Rome avec L’Enfant prodigue. Originellement œuvre pour piano et voix, la cantate est orchestrée par le compositeur en 1907, preuve de l’intérêt qu’il portait à cette partition de jeunesse. La voici dans sa fraicheur un peu désuète, son orientalisme aux fines arabesques, l’affectation de son livret aux nobles valeurs, que les interprètes parent de couleurs séduisantes. Alagna, fils repentant et lumineux, distille comme toujours un français parfait, avec distinction (Ah! l’art des liaisons!), d’une voix souple et claire. Karina Gauvin, à la voix chaude et émouvante, épanche sa tendresse de mère généreuse, Jean-François Lapointe, le pardon d’un père noble au style impeccable. Mikko Franck refuse tout sentimentalisme et tient la bride à cette musique d’un réel lyrisme qui a entendu Massenet. La Symphonie de Debussy ne comprend qu’un seul mouvement, écrit en 1880 pour piano à quatre mains. Debussy fait ses gammes dans cet essai jugé «charmant» par sa destinataire. Orchestrée par Colin Matthews, elle permet d’apprécier une autre composition de jeunesse du compositeur qui ne s’aventurera plus sur la voie de ce grand genre très formaté.
Quelle joie de retrouver avec une distribution française éblouissante l’œuvre inventive de Ravel! L’Enfant et les sortilèges, son bestiaire animé, sa fantaisie cocasse, sa diversité rythmique, sa gravité aussi (il s’agit bien d’un enfant que sa mère, un instant, une éternité, abandonne) sont un modèle de grâce, d’intelligence, avec une délicatesse et une poésie qui en rendent l’exécution difficile. Mikko Franck, son orchestre de Radio France, et l’équipe de chanteurs réunis relèvent le défi brillamment. On connait L’Enfant de Chloé Briot dont elle est devenue comme la spécialiste: absence de mièvrerie, crédibilité psychologique et vocale, vivacité, fraicheur de la voix, tout concourt à la qualité de cette incarnation où éclot un Toi, le cœur de la rose déchiré. Sabine Devieilhe, égale à elle-même, brille de tous ses feux en… Feu pétillant, ou en tendre Princesse évaporée et en Rossignol vocalisant. Le bel alto de Nathalie Stutzmann multiplie les métamorphoses en Mère distinguée, en Tasse chinoise raffinée, en Libellule esseulée. Nicolas Courjal est du bois dont on fait les plus beaux Arbre et Fauteuil. Nos deux Chats, Julie Pasturaud (joli Pâtre comme il se doit ou Ecureuil épris de liberté) et Jean-François Lapointe, miaulent à qui mieux mieux leurs délices amoureuses après avoir, victimes de l’Enfant méchant, déménagé Bergère et Horloge. Jodie Devos et François Piolino (par ailleurs Petit vieillard follement détraqué), croquent prestement Chouette et Rainette, Chauve-souris et Théière, parfaits comme tous leurs comparses dans l’articulation du poème en prose de Colette. Les Chœurs de Radio France sont l’élégance même. Et Mikko Franck restitue les rythmes variés, les couleurs multiples, les climats changeants, les pastiches musicaux de cette œuvre en jouant finement et avec humour sur les timbres des instruments, les crescendos, les sonorités singulières de l’orchestre ravélien.
Cet album de musique française raffiné complète avec bonheur notre approche de Debussy et renouvelle pour Ravel «l’attrait sensuel et malicieux d’un art neuf» (Colette).

Jean Jordy


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