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Quatuor Varèse

Adès, Dutilleux, Ravel

Quatuor Varèse
 
Arcadania, Thomas Adès. Ainsi la nuit, Henri Dutilleux. Quatuor en fa majeur, Maurice Ravel. NoMadMusic. 66’08”.

A un certain niveau d’exigence musicale et de perfection technique, on mesure la qualité d’un enregistrement à l’originalité et à l’intelligence de son programme. Remontant le fil du temps, le jeune quatuor Varèse – c’est son premier album – associe dans l’ordre Arcadiana de Thomas Adès, Ainsi la Nuit de Dutilleux et le quatuor de Ravel. Il tisse ainsi entre ces œuvres du XXe siècle des correspondances esthétiques, propose des échos musicaux, trace des parcours singuliers de l’une à l’autre.
Le Quatuor Varèse a remporté en 2014 le Prix Spécial au Concours Paolo Borciani de Reggio Emilia pour l’interprétation d’une œuvre contemporaine, précisément Arcadiana de Thomas Adès (1994). La musique du compositeur britannique, dont l’opéra The Tempest (2004) d’après Shakespeare semble l’oeuvre la plus connue, apparait à la fois savante, virtuose, raffinée et profondément expressive, apte à frapper les auditeurs qui seront sensibles à sa modernité autant qu’à l’héritage musical qui la nourrit. Sept sections organisent le quatuor à cordes dont les titres ou les empreintes renvoient à des univers sonores et culturels fort divers, de Schubert au tango, de Mozart à Debussy, de Beethoven à Elgar, de Venise au Léthé, fleuve de l’oubli. Ainsi chaque moment apparait comme une fantaisie, un tableau musical, tel un Watteau au cœur duquel s’élèverait le tombeau mystérieux des Bergers d’Arcadie de Poussin – autant de références suggérées par le compositeur lui-même. Le motif de l’eau s’avère omniprésent et on peut lire cet ensemble comme une promenade lacustre, la rêverie d’un batelier solitaire, à l’humeur changeante, chagrine ou tendre. Les quatre instrumentistes interprètent ces «idylles», telles les définit Thomas Adès, avec netteté, mais aussi une délicatesse qui n’exclut pas l’humour.
Sept sections aussi organisent le quatuor d’Henri Dutilleux (1976), dont certains titres – Nocturne, Miroir, Temps suspendu – ne dépareraient pas l’œuvre précédente. Le principe même de son organisation – sept moments tissés entre eux, épissés dirait Adès – pourrait annoncer celle du quatuor Arcadiana. L’œuvre, comme l’indique le titre Ainsi la nuit, cherche à capter les climats, et ce qu’on pourrait nommer les rythmes nocturnes, faits de suspensions, de segmentations, d’accélérations. Lenteurs, parenthèses, phrases plus animées composent un temps comme élastique, mystérieux et troublant. C’est cette combinaison étrange que donne à entendre l’interprétation fluide et précise du quatuor Varèse.
La composition de Maurice Ravel (1903) est un pur chef d’œuvre. Sous les archets alertes et sensuels de François Galichet et Jean-Louis Constant (violons), Sylvain Séailles (alto) et Thomas Ravez (violoncelle), la musique bondit ou s’épanche tendrement avec une liberté remarquable qui donne toute sa place au chant. Couronnement lumineux d’un disque magnifique.
Signalons dans le livret l’excellente présentation des œuvres, due à Stéphane Goldet qui sur France Musique fait éprouver comme personne les Plaisirs du Quatuor.

Jean Jordy