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Et l’arc-en-ciel est exilé

Les musiciens et la grande guerre

Et l’arc-en-ciel est exilé
 
Sérénade: Hindemith, Toch, Milhaud, Stravinsky, De la Presle; Quatuor Calidore; CD Hortus, 66’50’’.

On aime la collection Les Musiciens et la Grande Guerre dont plusieurs chroniques ont rendu compte. Le titre paisible du volume 14, Sérénade, ne peut qu’intriguer compte tenu du contexte historique de la composition des œuvres réunies. Faire appel pour enregistrer ces moments musicaux au tout jeune Quatuor Calidore s’avère un gage de d’exigence musicale et de qualité expressive.
Les CD 5 et 13 de la série ont déjà distingué Jacques de la Presle, compositeur sensible, figure moderne de l’honnête homme cher à l’âge classique. On découvre sa Suite en sol (1918), son Menuet Pittoresque, dont on savoure la vive ritournelle. La Chanson intime distille sa mélodie avec une distinction qui séduit. Les Fêtes annoncent un mouvement primesautier: le Quatuor Calidore en fait une promenade printanière à mille lieues de l’univers du front, plein de bruit et d’horreur, où il a été conçu: le compositeur a été gazé en 1918! Miracle de l’esprit humain capable au fond de la douleur, de la terreur peut-être, de les surpasser et de créer avec cette élégance! Ernst Toch, compositeur d’origine autrichienne, a lui aussi souffert de la guerre (dans l’autre camp!). Sa sérénade pour 2 violons et alto (1916) s’ouvre et se clôt dans un climat paisible dont la sérénité contraste avec des sonorités plus acerbes: on peut lire dans ce jeu d’ombres et de lumières le combat qui étreint l’homme entre espérance et anéantissement. Le Quatuor 4 de Paul Hindemith (1921) se construit aussi sur des oppositions. Si certains mouvements respirent comme un parfum d’enfance, d’autres tendus, anxieux, expriment un désarroi que les interprètes font ressentir par un jeu nerveux qui saisit. Darius Milhaud à la différence des trois musiciens précédents n’a pas connu le front. Mais son ami le poète Léo Latil a été «tué à l’ennemi». Dans son splendide quatrième quatuor composé en 1918, l’énoncé des trois parties, Vif, Funèbre, Très Animé, indique assez les mouvements de l’âme du compositeur qui encadre les figures du deuil par l’évocation salvatrice de scènes joyeuses. Que les interprètes puissent rendre avec la même intensité chacun de ces climats, avec cette énergie ou ce poignant lyrisme manifeste la qualité de cette formation. Les Trois Pièces de Stravinski (1914) ont-elles leur place dans ce CD historiquement informé? Même si orchestrées par le compositeur lui-même en 1918, elles recouvrent ainsi la période de la Grande Guerre, elles peuvent paraitre un peu hors de propos. Mais dans leur brièveté, leurs mouvements apparaissent si vifs ou si fervents que nous ne boudons pas notre plaisir.
En épigraphe le vers d’Apollinaire, trépané de la Grande Guerre, dit combien le souvenir du Beau et du bonheur est à la fois un regret qui déchire et une raison d’espérer. Les compositeurs de ce CD, aussi engagé par les œuvres réunies que par leur interprétation, l’expriment en musique.

Jean Jordy