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Rachmaninov intime

Hugues Chabert et Élisa Huteau

Rachmaninov intime
 
Rachmaninov; Études-Tableaux op. 39, Sonate op. 19; Hugues Chabert, piano; Élisa Huteau, violoncelle. CD NoMadMusic (78’28).

Selon un biographe de Rachmaninov, les Études-Tableaux (opus 33 et 39) «résument toutes les découvertes du compositeur pour le piano». Aussi les plus grands ont-ils mis cet Everest de la littérature pianistique à leur programme et l’ont enregistré, de Sviatoslav Richter à Nicolai Lugansky pour se limiter à deux références russes. Le jeune pianiste français Hugues Chabert a choisi pour son premier enregistrement le second cahier de ces pièces (op. 39) écrit entre 1916 et 1917. Le projet s’avérait ambitieux, voire téméraire. Le défi se trouve relevé avec une belle assurance.
Les 9 études de l’opus 39, à la fois exercices techniques et suggestions picturales, font assaut de virtuosité et déploient le nuancier d’un subtil coloriste. Chaque évocation ne cherche pas à décrire, mais à provoquer chez l’auditeur des «impressions», des «tableaux» dont les titres donnés a posteriori n’en épuisent pas la puissance. Le jeu énergique, tendu ou délicat de Hugues Chabert permet de déployer notre imaginaire.
Il faut pour attaquer la première pièce et pour en tenir le rythme une technique à toute épreuve et une énergie qui fasse gronder cette «tempête» dont elle manifesterait la mouvance déchainée. Sauts et arpèges hardis, crescendos martelés projettent l’auditeur dans une masse sonore qui l’emporte sans jamais le noyer. Le lento assai de la deuxième évoquerait une étendue liquide. Madame Rachmaninov y voyait «La Mer et les Mouettes». Mais le motif omniprésent du Dies Irae renvoie plus certainement à L’Ile des Morts de Böcklin vers laquelle Hugues Chabert semble nous conduire sereinement, baignés de lumière. Les «Tourbillons» de la grande troisième sous les doigts du pianiste français tournoient en ruisselant sans qu’on se perde dans cet incessant mouvement. Richter raconte qu’une auditrice voyait dans la vive quatrième «les aristocrates quittant la France avant la grande révolution, et leur état d’esprit». Cette anecdote prouve que chacun est libre d’imaginer dans chaque «étude-tableau» la scène que le compositeur est loin d’avoir conçue. Ce que nous ressentons ici est de l’ordre de l’alacrité tant Chabert lui confère rythme et humour. La cinquième et la septième sont écrites en songeant à Scriabine, dont le «convoi funèbre» est suivi dans un climat sonore lent et lugubre, avec on ne sait quoi de déchiré, de déchirant. La course poursuite du petit Chaperon rouge et du loup (sic) dans la sixième pièce ou la marche triomphante qui clôt le cycle démontrent la maitrise rythmique de Chabert et la palette des couleurs dont il pare chaque étude.
La sonate opus 19 (1902) pour violoncelle et piano complète le programme. Hugues Chabert et Élisa Huteau manifestent une évidente complicité musicale. Œuvre pudique de renaissance pour le compositeur après une dépression, elle doit pour toucher évoquer à la fois les pulsions irraisonnées de l’angoisse tapie et l’énergie de celui qui se relève. Les deux jeunes interprètes font vivre à parité cette traversée intime, ces morsures (violence et virtuosité de l’allegro scherzando) et la tenace volonté de triompher du malheur (lumières de l’allegro final). Ici encore la virtuosité et l’expressivité du rythme servent un art sensible d’explorer des paysages intérieurs.
Un beau disque qui mérite une écoute attentive tant en sont riches les couleurs et les climats sonores.


Jean Jordy