Utmisol

Foi en la musique

Hammerschmidt, Telemann, Bruhns, Scheidt, Jedlin

Foi en la musique
 
Conversations avec Dieu; Motets et cantates de Hammerschmidt, Telemann, Bruhns, Scheid; Le Concert étranger, direction Itay Jedlin; CD Ambronay, Dist. Harmonia Mundi, 77’17.

En ces temps de troubles, de tourmente et d’angoisse, il est sans doute indispensable de rentrer en soi-même, dans son for intérieur de puiser l’énergie, et comme on dit avec trop de facilité de s’y ressourcer. Le présent CD enregistré en juin 2015 dans l’Eglise de Champcueil (Essonne) sous l’égide du Centre culturel de rencontre d’Ambronay y aidera. Son titre Conversations avec Dieu pourrait rebuter. Mais la musique qu’il nous délivre se révèle transparente et in fine apaisante tant les prières ici réunies et leur interprétation s’avèrent lumineuses.
La cantate de Georg Philipp Telemann (1681-1767) Ach, Herr, straf mich nicht in deinem Zorn (Seigneur, ne me reprenez point en Votre fureur) ouvre le disque. Composé pour quatre voix, violons, alto et basse continue, ce Miserere prend appui sur des paroles d’une grande intensité où la douleur s’exprime non par des lieux communs, mais par des évocations concrètes, physiques de nos maux qui peuvent toucher chacun. Le jeune Telemann, guère âgé de plus de 20 ans, compose une musique qui théâtralise les émotions par la distribution des voix, et évite le dolorisme trop rigoureux. Le compositeur le plus servi par le Concert étranger et son directeur Itay Jedlin est sans nul doute Andreas Hammerschmidt (1611-1675), dont on peut entendre ici six œuvres, choraux et motets construits sur des psaumes. Connu et reconnu à son époque, enregistré naguère par Jordi Savall, l’organiste et compositeur surnommé l’Orphée de Zittau (ville de Saxe où il mourut) est l’auteur de quelque 400 œuvres essentiellement religieuses. On retiendra un Dialogue à 4 voix qui affirme avec force, malgré son amorce apparemment désespérée (Mon Dieu, pourquoi m’as-tu oublié?) la foi que l’homme affligé peut avoir en Dieu. Aux interrogations angoissées lancées par une voix souple de ténor (Jeffrey Thompson) s’entrelace et répond sans cesse et de façon pressante un chœur lumineux et serein que conclut un Alléluia presque dansant. Dans le Psaume suivant, c’est un savant contrepoint qui conduit la prière du deus absconditus, du Dieu caché, à l’épiphanie de la lumière. Le texte mis en musique Herr, wie lange willst du mein so gar vergessen interroge Dieu avec angoisse avec l’espoir chevillé à l’âme de trouver la «clarté» pour vaincre l’ennemi, qu’on peut nommer déréliction. On admire que sur un texte si tourmenté le compositeur ait pu élaborer une musique aussi radieuse, à laquelle les interprètes du Concert étranger apportent a cappella clarté et intériorité fondées sur la simplicité du chant. Une très brève sinfonia de Monteverdi, des variations pour orgue de Samuel Scheidt dont on écoute aussi un motet de 1634, une cantate de Nikolas Bruhns (1665-1697), un dernier motet extatique de Hammerrschmidt composent entre autres ce CD très élaboré, conçu avec un sens musicologique aigu, autour d’une thématique a priori ingrate, mais dont la réalisation se révèle à la fois grave et pleine de charme.
Ces conversations d’une âme croyante avec Dieu, titre du recueil de Hammerschmidt publié en 1645, interprétées avec cette transparence et cette intériorité, apparaissent comme des contre leçons de Ténèbres. N’y dominent point la désolation ou la déploration, mais l’affirmation parfois austère, mais noble et rayonnante d’une musique qui parie sur le dialogue, entre la créature et son Créateur, entre les voix et les instruments, entre l’auditeur et les interprètes. Belle leçon pour notre temps.

Jean Jordy