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Bruno Rigutto

Bruno Rigutto
 
Juste après avoir gagné le concours Tchaïkovski DECCA demandait au pianiste français d’enregistrer une série de disques. Il est possible de rendre hommage à la clairvoyance d’alors. Certes Bruno Rigutto avait déjà gagné le concours Margueritte Long et avait été le seul élève de Samson François, mais surtout ses qualités de fin musicien étaient d’emblée présentes, sous la virtuosité fulgurante. Nous cheminerons dans ce coffret qui mélange parfois les 33 tours d’origine sans tenir compte des dates. La prise de son Decca est excellente et le soigneux transfert numérique respecte le souffle d’origine. De manière intemporelle, le piano est très charnu et présent, à la limite de la saturation avec une très bonne spatialisation dans les concertos. Nous retrouvons ainsi les qualités de chaleur des 33 t d’origine.
Dès le début, dans le concerto pour piano de Schumann la direction passionnée de Kurt Masur surprend. L’orchestre vrombit et Bruno Rigutto est au diapason de cette version, probablement la plus romantique que nous connaissons de ce concerto. Puissance, délicatesse, nuances riches et couleurs infinies sont un souci constant du chef comme du pianiste. La variété des touchés, jamais durs, permet une lisibilité parfaite des traits les plus ardus. Cette entente au sommet entre musiciens est un vrai bonheur! Et l’Orchestre National de France est au sommet. Le très rare Konzertstück en sol majeur op. 92 est comme coulé dans la même passion. C’est tout à fait enthousiasmant! La Fantaisie en ut majeur qui complète le CD est magistrale de tension-détente. Ainsi se confirme une science des nuances et des couleurs qui permet de créer à l’instant les atmosphères si opposées de Robert Schumann. En allant vers le CD 5 écoutons d’autres pièces de Schumann. La virtuosité la plus diabolique, (on sait que Schumann n’est pas aisé pour les doigts), sert l’expression à chaque moment. Eusebian et Florestan dialoguent avec une admiration réciproque. Notre préférence va à une suite sublime de poésie des scènes d’enfants, rendues à une sorte d’évidence. Des pays lointains et Rêverie sont des joyaux purs, simples et profonds à la fois. Remarquons que Decca a bien fait les choses qui indexe chaque scène. Faire peur est un modèle de surprises renouvelées et quelle technique fulgurante! Les quatre Lizst qui complètent le disque tiennent en peu de mots: virtuose autant que peintre et poète. Et quel sens aigu de la déclamation dans un Sospiro et le 123è Sonnet de Pétrarque.
Trois CD nous permettent de déguster le Chopin de Rigutto que le monde entier apprécie. Il y peu a dire tant tout sonne naturel, poétique et évidant. Chopin est présent sous ses doigts tel que nous le rêvons. Techniquement impeccable, riche en nuances et en couleurs, avec force sans mièvrerie le piano de Rigutto offre un Chopin idéal. La précision n’exclut pas un rubato exquis et la rigueur se marie à la poésie. Le deuxième concerto et la grande polonaise bénéficient de la direction exacte de Louis de Froment. Mais c’est le récital de 1975 avec quatre polonaises, deux nocturnes et la fantaisie en fa mineur, celui qui a été sa carte de visite la plus appréciée, qui reste notre préférence. Les valses sont pourtant bien séduisantes également.
Les trois derniers CD complètent le portrait d’un pianiste qui ne s’est pas laissé enfermer dans un répertoire, fusse Chopin. Les concertos de Haydn en sol et ré majeur avec J. P. Wallez séduisent par une élégance de tous les instants, une énergie communicative et surtout une entente parfaite entre soliste, chef et orchestre. Le style et le bon goût de ces interprétations les rendent très attachantes.
Du concerto en sol mineur de Dvorak Rigutto et le chef Zdenek Macal avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France proposent une version nuancée et racée. Le concerto roi, le premier concerto pour piano de Tchaikovsky avec l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo dirigé par Yuri Ahronovitch est d’une précision et d’une élégance peu habituelles. Le bon goût du pianiste lui évite bien des écueils et les moments de grande douceur sont des merveilles (l’Andantino!). Ferme et pondéré, le jeu de Rigutto, sans rien lâcher de la virtuosité, sait rester celui d’un poète quand tant d’autres tapent fort. La précision des derniers traits, parfaitement lisibles et articulés, convaincra les plus difficiles. Cette version du bon goût aère un concerto parfois trop lourd. Le dernier CD comprend la septième sonate de Prokofiev et la sonatine de Ravel et l’Alborada Del Gracioso. Le toucher percussif dans Prokofiev évite toute dureté. La mise en valeur des harmoniques souvent surprenantes est passionnante. Et la précision rythmique du final laisse sans voix. Le monde du piano de Ravel est abordé avec gourmandise. Rigutto semble comprendre chaque climat, chaque nuance du piano de Ravel. Il manque un Debussy pour compléter le portrait. Et tant d’autres œuvres pour rendre hommage à cet artiste complet. . . mais le coffret recèle des trésors, alors ne cédons pas aux regrets et dégustons ces très belles interprétations d’un poète du piano.

Hubert Stoecklin

DECCA - Coffret 8 CD. Enregistrements de 1968 à 1978.