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Ildar Abdrazakov, basse

Verdi

Ildar Abdrazakov, basse
 
ldar Abdrazakov, basse, Orchestre Métropolitain de Montréal, dir. Yannick Nézet-Séguin. Extraits d’opéras de Verdi. CD Deutsche Grammophon 82’

Les récitals de basses, tant à la scène qu’au disque, ne courent pas les rues lyriques, et à l’écoute de cet enregistrement on ne peut que le regretter. Un grand interprète actuel confronté aux personnages les plus imposants des opéras de Verdi, le choc est titanesque, et pour l’auditeur plein d’éclat. La direction de Yannick Nézet – Séguin, grand chef de théâtre, l’excellence de l’Orchestre Métropolitain de Montréal, et la participation très ponctuelle, mais sympathique de Rolando Villazon constituent les autres atouts maîtres de cet ensemble où figurent non seulement des airs attendus de Don Carlo, Macbeth ou Ernani, mais des scènes entières avec chœurs (Attila, Nabucco) et des pages plus rares (Oberto, conte di San bonifacio). Attila ouvre le disque. On sait que ce rôle a marqué la carrière de la basse russe qui a fait l’ouverture de la Scala le 7 décembre 2018 dans le personnage du héros barbare. Et c’est d’emblée étonnant (et tonnant) de force, d’énergie, d’engagement. Ce qui frappe tout au long de l’écoute du CD est la musicalité de cette voix sombre et vaillante, souple, colorée, largement déployée. Le monologue de Felipe II dans Don Carlo, soutenu par l’orchestre de Montréal (le velours du violoncelle!) sous la direction inspirée de son chef et directeur musical du MET, manifeste intelligence dramatique, maîtrise du souffle et lyrisme sans pathos. Par combien d’affects nous fait passer cette douloureuse réflexion intime portée par une voix qui sait, n’en déplaise à ses détracteurs, varier les climats, les jeux de lumière du timbre, les rythmes d’élocution? Et comment ne pas être emporté par le D’Egito la sui lidi de Nabucco? On y retrouve tout le génie mélodique de Verdi, son sens du rythme, de l’élan, des masses chorales, heureusement présentes dans l’enregistrement, et la basse russe, pleine d’autorité (brillante cabalette), qui sait aussi rendre toute sa gravité à la pathétique prière de Zaccharie, placée curieusement plus tard dans le disque. L’aria de Fiesco dans le Prologue de Simon Boccanegra est chanté avec une pudique intensité et dessine un personnage complexe, d’une vraie noblesse. Et Yannick Nézer-Séguin fait de la page orchestrale qui le conclut un moment musical magistral. Moins connu, un passage du premier opéra de Verdi, Oberto (1839) fait valoir la longueur de la voix d’Ildar Abdrazakov et ses aigus conquérants. Le salut de Procida à sa terre natale O tu Palerma dans les Vêpres siciliennes vibre d’une élégiaque émotion qu’un vibrato très contrôlé concourt à renforcer. Dans Luisa Miller, l’air de Walter séduit par les changements rythmiques, la souplesse de la voix, la longueur du souffle, la maîtrise du discours qui triomphe dans le Come dal ciel precipita de Banquo extrait de Macbeth, frémissante méditation. Malgré la jeunesse et la hardiesse de la voix, le personnage de Don Ruy Gomez de Silva dans Ernani va comme un gant à Ildar Abdrazakov par son autorité blessée, sa grandeur aristocratique, la complexité de sa psychologie, traduites dans un legato souverain.
On peut écouter sans se lasser et réécouter ces pages qui peuvent à la fois émouvoir et soulever d’enthousiasme. On trouvera dans la discographie dans tel ou tel rôle, voix plus ténébreuse, graves plus profonds, puissance dramatique plus noire. Mais aura-t-on avec des personnages aussi divers, nuances plus riches, expression sensible plus subtile et plus prenante, technique aussi accomplie au service du théâtre? Voilà un disque de haute tenue, bénéficiant d’un chef et d’une prise de son superlatifs, qui s’avère une référence non seulement pour une voix de basse, mais plus généralement dans la discographie verdienne.

Jean Jordy