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Aurélien Pontier

Franz Liszt à l’opéra

Aurélien Pontier
 
Franz Liszt. Transcriptions et paraphrases d’opéras Aurélien Pontier, piano. CD Ilona Records 60’10.

Lire ou écouter c’est toujours retrouver dans sa mémoire ce que l’on a déjà appris, construit engrangé, et confronter la découverte à une culture bien établie. Un genre musical travaille sur cette réalité et en joue: ce sont les transcriptions et paraphrases à partir d’œuvres que le (nouveau) compositeur prend plaisir à réinventer. C’est l’art accompli de la connivence avec l’auditeur qui s’amuse et s’émerveille à la reconnaissance et à la transformation d’une mélodie bien connue. Liszt excelle dans cet art, et singulièrement en s’emparant d’airs célèbres d’opéras. Aurélien Pontier a enregistré sept de ces jeux virtuoses qu’il livre à notre écoute ravie. La cohérence de la démarche, évidente, s’enrichit de la qualité des pages choisies, exemple splendide du génie du compositeur qui a écrit plusieurs dizaines de transcriptions, paraphrases, fantaisies, réminiscences, divertissements ou autres illustrations selon ses appellations mêmes, à partir d’opéras français, allemands, italiens, voire russe, hongrois ou espagnol. Avec sûreté, le jeune pianiste français limite son exploration à trois compositeurs, Verdi, Wagner et Gounod, revus et modifiés par Liszt. Car si la trame musicale emprunte aux opéras élus, il s’agit bel et bien essentiellement d’œuvres de Liszt, moins faites pour valoriser les pages originelles que pour faire valoir son intelligence dramatique et sa virtuosité technique, largement supérieures à celles de ses contemporains qui fréquentent le genre populaire de la paraphrase, tels Czerny ou Thalberg. Dès lors, c’est à l’aune de cette exigence qu’il convient d’apprécier l’interprétation qu’offre Aurélien Pontier. Le quatuor du dernier acte de Rigoletto, Belle figlia del amore, sommet de la partition, devient sous les doigts du pianiste, un feu d’artifice étincelant dont on retrouvera l’éclat et le fol enjouement dans la Valse de Faust, tendre et décalée aussi, qui conclut l’album. Les Réminiscences de Simon Boccanegra condensent en dix minutes l’essentiel de l’opéra tragique et sombre de Verdi. Totalement maitre de la virtuosité que requiert le cœur de la paraphrase, Pontier la joue avec intensité, convaincu de la beauté de l’œuvre. Dans un climat plus dramatique encore, le Miserere, bouleversante prière de l’héroïne près du dénouement du Trouvère, déploie à la main gauche ses inquiétantes vagues frémissant d’horreur et martèle la marche funèbre d’un glas inexorable: la page ainsi interprétée côtoie le sublime. Il est atteint dans les pages qui mêlent les deux génies, Wagner et Liszt, unis dans la même communauté spirituelle. La Marche solennelle vers le Saint Graal inspirée – c’est bien le mot juste – de Parsifal offre à Liszt l’occasion de construire à la fois une communion et une élévation dont la splendeur, la grandeur, la noblesse saisissent toujours. Grâce soit rendue à Aurélien Pontier d’en livrer une version lumineuse et de composer onze minutes de beauté pure. La montée de la tension jusqu’à l’apothéose finale de la Mort d’Isolde est ici encore élaborée avec un sens de la gradation et de la progression émotionnelle parfaitement maitrisé. Pour dévaler en douceur la pente de ces sommets wagnériens, les deux Gounod proposent le charme ou la sensualité de leurs mélodies: la Valse de Faust, on l’a dit, brillante et, doucement balancée, comme dodelinant, la berceuse de la Reine de Saba, presque impressionniste. Bel exercice virtuose, l’album est une invitation à revisiter ces opéras célèbres et à admirer le génie musical de Liszt, maitre es variations. Et le plaisir est grand de voir le talent d’Aurélien Pontier superbement confirmé.

Jean Jordy