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Bertrand Chamayou

Saint-Saëns Concertos pour piano n° 2 et 5

Bertrand Chamayou
 
Camille Saint-Saëns. Concertos pour piano 2 et 5, Etudes, Mazurka, Valse nonchalante… Bertrand Chamayou, piano. Orchestre National de France, direction Emmanuel Krivine. CD Erato. 77’52

Les concertos 2 et 5 de Camille Saint-Saëns (1835 - 1921) sont à coup sûr les plus connus et les plus enregistrés du compositeur. La discographie (Stephen Hough, Richter, Engerer, Thibaudet, Ciccolini pour l’un et/ou pour l’autre…) s’avère imposante. Mais elle n’effraie en rien notre jeune pianiste toulousain… et international. Sous les doigts de Bertrand Chamayou, les deux œuvres irradient de clarté, de séduction, de vivacité et d’élégance, en un mot de charme, rendant une pleine justice à un Saint-Saëns inventif et profond. Les autres pièces du même ici enregistrées apparaissent comme autant de pépites, conférant au CD une singularité et une richesse précieuses.
L’entrée du deuxième concerto (1868) impose d’emblée sa densité et sa profondeur expressive qui perdurent au long du douloureux premier mouvement. On entend dès les premières phrases lancées par le piano maitrisé de Chamayou les échos de la musique pour orgue dont Saint-Saëns fut en son temps l’interprète admiré. Dans la trame de ce qui constitue, lyrisme rare chez le pudique compositeur, une confession intime, quelque rai lumineux tente d’apaiser une lancinante et sombre souffrance. Vainement. Quel contraste avec l’alerte respiration de l’Allegro scherzando que le musicien, feu follet lutinant, interprète dans un esprit «à la Mendelssohn», léger, aérien, en plein accord avec un Orchestre et un chef tout aussi espiègles et bien chantants. Accélérant encore, dans la même veine ludique, sans doute plus caustique, le Presto final semble vouloir faire pardonner dans son rythme débridé le noir abandon initial. Et Chamayou y est admirable de virtuosité et d’ardeur, parachevant la construction d’une architecture ample et élevée. Le cinquième concerto (1896) dit l’Egyptien car composé à Louxor reflète le goût de Saint-Saëns pour un Orient réellement vécu par le voyageur. On ne peut que louer les couleurs sonores que tire Emmanuel Krivine d’un Orchestre National de France chatoyant, singulièrement dans l’Andante central. Mais c’est le soliste qui donne au concerto sa plénitude. On sent dans ses choix interprétatifs une intelligence du propos servie par une technique éblouissante mais qui ne se donne pas à voir. C’est le contraire d’un art brut, et cela sonne vrai, net et juste. Et transparent comme une évidence. Aucune pose. Aucun alanguissement. Une absence totale de narcissisme. Au service pur de la partition. Prenez le galop effréné du dernier mouvement et admirez la richesse du propos, la vélocité, le feu vibrionnant. Appréciez encore la délicatesse des Etudes choisies, en dépit de leur difficulté technique. Où entend –on Cloches de Las Palmas tintinnabulant avec autant de mélancolie, Valse si proche de Chopin, ou des Tierces majeures et mineures et autres exercices de doigté plus pensifs? Ce n’est pas le moindre mérite de cet enregistrement que de varier ainsi les climats affectifs et de nous restituer un Saint-Saëns à la fois intime, élégant et, quoi qu’on pense souvent, profondément original.
On aime in fine la présentation simple, lumineuse et personnelle que fait le pianiste des œuvres de son riche programme. Sensible, informée et intelligente. Comme sa réalisation musicale.

Jean Jordy